Par Jason Mbo Itoo
L’annonce par le président Félix-Antoine Tshisekedi de l’organisation prochaine d’un dialogue national inclusif constitue sans doute l’un des gestes politiques les plus significatifs de ce second mandat. Après plusieurs années marquées par une polarisation croissante de la vie politique, des manifestations de l’opposition, des tensions institutionnelles et une crise sécuritaire persistante dans l’Est du pays, le chef de l’État semble reconnaître que la recherche d’un consensus est devenue une nécessité plus qu’un choix.
Cette évolution intervient après des mois de plaidoyers portés par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC). Les deux principales confessions religieuses du pays n’ont cessé d’appeler à un dialogue inclusif réunissant les institutions, les acteurs politiques, la société civile et les forces vives de la Nation. Leur persévérance confirme une réalité bien congolaise : lorsque les mécanismes politiques traditionnels s’enlisent, les Églises demeurent parmi les rares institutions capables de parler à toutes les parties et de conserver une crédibilité auprès d’une grande partie de la population.
En parallèle, l’opposition n’a jamais cessé de maintenir la pression sur le pouvoir. Des marches organisées ces derniers mois aux dénonciations des dérives institutionnelles, elle a rappelé que la contestation reste un levier important de la vie démocratique congolaise. Mais cette mobilisation met également en lumière les limites du système politique actuel : lorsque le dialogue entre les institutions disparaît, la rue devient le principal espace d’expression des désaccords, avec les risques de tensions et de violences que cela comporte.

En acceptant aujourd’hui le principe d’un dialogue national, Félix Tshisekedi envoie un double signal. Sur le plan interne, il reconnaît que la confrontation permanente ne peut constituer une stratégie durable pour gouverner un pays aussi vaste et complexe que la RDC. Sur le plan extérieur, il cherche aussi à conforter l’image d’un dirigeant attaché aux solutions politiques, au moment où les partenaires régionaux et internationaux multiplient les initiatives pour ramener la paix dans l’Est du pays. Ce choix peut également être interprété comme une volonté de restaurer un climat de confiance à l’heure où les débats sur les réformes institutionnelles et la révision de la Constitution alimentent les crispations politiques.
Pour autant, l’annonce d’un dialogue ne garantit pas son succès. L’histoire politique congolaise est jalonnée de concertations nationales dont plusieurs ont produit des recommandations restées lettre morte. Le véritable enjeu réside moins dans la tenue des assises que dans leur crédibilité. Qui sera convié autour de la table ? Les principales forces de l’opposition accepteront-elles d’y participer ? Les conclusions seront-elles mises en œuvre ou rejoindront-elles la longue liste des engagements non appliqués ? C’est à ces questions que le pouvoir devra répondre pour convaincre que cette initiative marque une véritable rupture.
Le dialogue ne pourra produire des résultats que s’il aborde sans tabou les préoccupations qui divisent aujourd’hui le pays : la crise sécuritaire dans l’Est, la gouvernance, les réformes électorales, l’indépendance des institutions, la cohésion nationale, mais aussi les attentes sociales d’une population confrontée à la précarité. Un dialogue limité à des considérations politiques risquerait de manquer sa cible en laissant de côté les préoccupations quotidiennes des Congolais.

Cette séquence rappelle enfin une constante de la vie politique congolaise : les rapports de force demeurent omniprésents, mais aucune majorité, aussi solide soit-elle, ne peut durablement gouverner dans l’exclusion. Les Églises continuent de jouer un rôle d’arbitre moral, l’opposition conserve une capacité réelle de mobilisation et le pouvoir reste le principal détenteur de l’initiative politique. C’est dans l’équilibre entre ces trois pôles que se construit, ou se fragilise, la stabilité du pays.
Le dialogue annoncé par Félix Tshisekedi apparaît ainsi comme bien plus qu’une simple initiative politique. Il représente un test de maturité démocratique pour l’ensemble des acteurs nationaux. S’il est véritablement inclusif, sincère et suivi d’effets concrets, il pourrait ouvrir une nouvelle phase de la gouvernance congolaise. Dans le cas contraire, il risquerait de renforcer davantage la défiance entre les citoyens et leurs institutions.
En définitive, l’histoire récente de la République démocratique du Congo montre qu’aucune paix durable ne s’est construite uniquement par le rapport de force. Les compromis, aussi difficiles soient-ils, ont souvent permis d’éviter les crises les plus profondes. Le dialogue qui s’annonce devra donc être plus qu’un symbole : il devra devenir un véritable contrat politique au service de l’intérêt national.

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