Football international — Analyse | Une lettre polie, mais un message politiquement redoutable. En demandant à Gianni Infantino de « reconsidérer » sa présence au tournoi U14 de la Caribbean Football Union (CFU) organisé en République dominicaine, Victor Montagliani, président de la Concacaf et vice-président de la FIFA, a donné une nouvelle dimension à la crise qui secoue actuellement le sommet du football mondial. Officiellement, le dirigeant canadien craignait que la controverse entourant la gouvernance de la FIFA ne détourne l’attention d’une compétition consacrée au développement des jeunes. Mais dans le contexte actuel, difficile de réduire cette démarche à une simple question de protocole.
La séquence est d’autant plus spectaculaire qu’Infantino a finalement effectué le déplacement, participant à des activités en République dominicaine et rencontrant des responsables du football caribéen malgré la demande de Montagliani. Ce bras de fer intervient alors que le projet controversé « FIFA Forward Enterprise », qui envisageait l’ouverture d’une partie des actifs commerciaux de la FIFA à des investisseurs privés, a provoqué une fronde majeure avant d’être abandonné le 1er août. L’UEFA et la Concacaf ont publiquement exprimé leur perte de confiance, tandis que l’AFC a elle aussi vivement contesté la manière dont le projet avait été conduit.
La Caraïbe au centre du rapport de forces

C’est ici que l’épisode dominicain prend une autre dimension. Gianni Infantino brigue un nouveau mandat lors du Congrès électif prévu le 18 mars 2027 à Rabat, et la crise actuelle rend les rapports de forces beaucoup moins prévisibles qu’ils ne l’étaient encore il y a quelques mois. Plusieurs médias internationaux interprètent son déplacement dans les Caraïbes comme une tentative de consolider ses soutiens auprès des associations membres de la région. Dans une FIFA où chaque fédération dispose d’une voix lors de l’élection présidentielle, les petites associations pèsent individuellement autant que les grandes puissances footballistiques dans l’urne.
Le symbole est puissant : Montagliani n’est pas un opposant extérieur à la FIFA, mais l’un de ses vice-présidents. Lorsqu’un dirigeant occupant une telle position demande au président de l’organisation de ne pas participer à une manifestation organisée dans sa propre confédération, le malaise devient difficile à dissimuler. La lettre ne déclare évidemment pas Infantino persona non grata ; elle invoque la protection du tournoi et de sa vocation technique. Mais politiquement, elle matérialise une défiance qui s’exprime désormais publiquement.
La menace d’une défiance n’est plus théorique
La crise dépasse d’ailleurs désormais les échanges épistolaires. Reuters rapporte que l’hypothèse d’un vote de défiance contre Infantino fait l’objet de discussions. Selon les statuts de la FIFA, 20 % des 211 associations membres — soit 43 fédérations — peuvent demander par écrit la convocation d’un Congrès extraordinaire. Cela ne signifie nullement qu’Infantino sera renversé, ni même qu’un tel vote aura nécessairement lieu. Mais le simple fait que cette mécanique institutionnelle soit aujourd’hui sérieusement évoquée donne la mesure de la fracture.

Il serait toutefois prématuré de présenter le football mondial comme uniformément dressé contre le président de la FIFA. Infantino conserve des soutiens importants et la bataille traverse aussi les confédérations elles-mêmes. La Fédération royale marocaine de football, par exemple, a officiellement annoncé dès mai son soutien exclusif à sa candidature pour 2027. Les fédérations caribéennes ne constituent pas davantage un bloc nécessairement homogène. C’est précisément pourquoi les prochains mois devraient être marqués par une intense diplomatie footballistique.
Une guerre froide dont les jeunes deviennent malgré eux le décor
Le plus préoccupant reste finalement que cette confrontation ait trouvé pour décor une compétition U14. Montagliani affirme précisément vouloir protéger les jeunes de la tempête institutionnelle qui secoue la FIFA. Mais le résultat est paradoxal : jamais probablement ce tournoi caribéen n’aurait bénéficié d’une telle exposition internationale sans la bataille politique opposant les dirigeants du football mondial. Les enfants deviennent ainsi, malgré eux, l’arrière-plan d’un affrontement qui les dépasse largement.
La véritable bataille se jouera donc bien au-delà de la République dominicaine. Elle portera sur la gouvernance de la FIFA, le contrôle de ses immenses ressources commerciales, la place des confédérations dans les décisions et, finalement, la présidence de l’institution. Le rendez-vous du 18 mars 2027 à Rabat pourrait ainsi être précédé d’une bataille politique beaucoup plus rude que prévu. Infantino peut encore conserver suffisamment de soutiens pour l’emporter. Mais la question posée par cette crise va désormais au-delà de sa capacité à gagner une élection : s’il est réélu face à une contestation durable de plusieurs confédérations majeures, avec qui et dans quelles conditions gouvernera-t-il la FIFA ?
La lettre de Victor Montagliani pourrait donc rester dans les annales non pour ce qu’elle demandait officiellement — préserver un tournoi de jeunes — mais pour ce qu’elle révèle du nouvel équilibre des forces. Derrière les précautions diplomatiques et les formules de courtoisie, une guerre froide semble avoir commencé au sommet du football mondial. Et dans cette bataille, chaque déplacement, chaque fédération et, bientôt, chaque voix pourraient compter.
Par Zéphyr KANINDA MUKANYA

