Par l’Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national, ancien Ministre de la Santé publique
Je me réjouis, comme tous les Congolais, de la bonne nouvelle partagée avec Madame la Première ministre Judith Suminwa : les données récentes suggèrent que le pic épidémique aurait été dépassé dans certains foyers, avec une courbe qui amorcerait une phase descendante. C’est un signal encourageant, fruit du travail de nos vaillants soignants, des équipes de riposte, des communautés et de l’ensemble des partenaires engagés. Mais cette évolution positive mérite d’être expliquée avec précision : dépasser un pic ne signifie pas encore que l’épidémie est terminée ni qu’elle est maîtrisée partout.
En épidémiologie, une épidémie connaît généralement une phase de croissance, atteint un sommet, puis amorce une décroissance. La question essentielle est donc désormais de savoir quelle forme prend cette descente : est-elle rapide et continue ou lente, avec un plateau et d’éventuels rebonds ? Pour l’établir, nous gagnerions à disposer et à partager régulièrement les courbes épidémiques complètes, analysées foyer par foyer. Une communication transparente sur ces données renforcerait à la fois la confiance de la population et l’efficacité de la riposte.

Cette précaution est d’autant plus importante que nous sommes confrontés à une épidémie multifocale. Plusieurs zones sont concernées, notamment dans la Tshopo, le Bas-Uélé et le Haut-Uélé, auxquelles s’ajoute désormais le cas importé confirmé à Gwaka, dans le Sud-Ubangi. Or, plusieurs foyers signifient plusieurs dynamiques de transmission. Avoir dépassé le pic dans un foyer ne signifie donc pas automatiquement que tous les autres ont franchi la même étape. C’est pourquoi l’analyse nationale doit toujours être complétée par une lecture locale de chaque chaîne de transmission.
Un autre défi demeure celui de l’exhaustivité de la détection. L’expérience de nos précédentes épidémies nous enseigne qu’une proportion de contacts, voire de cas, peut échapper temporairement au système de surveillance, notamment par manque d’information, mobilité, crainte ou réticence communautaire. La courbe que nous observons est d’abord celle des cas effectivement détectés. Une diminution des cas notifiés doit donc s’accompagner d’une vérification de la qualité de la surveillance afin de s’assurer qu’elle traduit réellement une baisse de la transmission.

C’est pourquoi la première priorité doit être de consolider la tendance observée sans relâcher l’effort. Pour Ebola, la période de référence reste liée au cycle maximal d’incubation de 21 jours. Deux périodes consécutives, soit 42 jours sans nouveau cas, constituent le repère utilisé pour déclarer la fin d’une flambée. Tant que cette étape n’est pas atteinte, chaque nouveau cas, chaque contact perdu de vue et chaque nouvelle zone touchée doivent maintenir notre niveau d’alerte.
La deuxième priorité est de renforcer la surveillance communautaire et le suivi des contacts. Chaque contact identifié doit être suivi pendant 21 jours. Cette vigilance est particulièrement importante dans les zones de forte mobilité et aux points d’entrée et de sortie. Dans le Sud-Ubangi, notamment autour d’Akula et de Gwaka ainsi que sur les axes fluviaux, la surveillance doit rester maximale. C’est souvent lorsque la courbe commence à descendre que la tentation du relâchement apparaît, alors que des chaînes silencieuses peuvent encore subsister.

La troisième priorité consiste à préparer dès maintenant la sortie de l’épidémie. Cela suppose non seulement d’atteindre la période requise sans nouveau cas, mais également de maintenir une surveillance renforcée après la déclaration de la fin de la flambée, tout en assurant l’accompagnement clinique et psychosocial des personnes guéries. Sortir d’une épidémie ne signifie pas simplement fermer les centres de riposte : cela signifie consolider les acquis et empêcher toute résurgence.
La quatrième priorité concerne notre manière de communiquer. Les mots utilisés par les autorités sanitaires ont des conséquences concrètes sur le comportement des populations, des équipes et des partenaires. Dire trop tôt que « l’épidémie est sous contrôle » peut créer un sentiment de sécurité prématuré et favoriser le relâchement. Une formulation plus rigoureuse et fédératrice serait : « La tendance est encourageante dans plusieurs foyers, mais la vigilance reste maximale jusqu’au dernier contact suivi. » Cette formulation reconnaît les progrès accomplis sans minimiser le risque qui demeure.

Nous devons donc saluer les résultats obtenus et le travail remarquable accompli par le Gouvernement, nos professionnels de santé, les équipes de riposte, les communautés et les partenaires, tout en gardant la lucidité nécessaire. La confirmation récente d’un cas à plus de 1 000 kilomètres de l’épicentre initial, après un itinéraire comportant plusieurs zones de mobilité, nous rappelle précisément pourquoi la prudence reste indispensable. Une tendance descendante est une victoire d’étape ; elle n’est pas encore la victoire finale.
Mon souhait est que nous poursuivions cette bataille avec rigueur, transparence et unité. Il ne s’agit pas de contester les progrès réalisés, mais de les protéger. Oui, les indicateurs peuvent être encourageants dans plusieurs foyers. Oui, nous devons nous en féliciter. Mais notre mobilisation doit rester entière jusqu’à l’interruption effective de toutes les chaînes de transmission. Face à Ebola, dépasser le pic doit être le signal pour consolider la riposte, pas pour baisser la garde. Restons mobilisés ensemble jusqu’au dernier contact suivi.
Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique
@tropik1fos

