KINSHASA — Une semaine après la création à Goma du Front pour la refondation de la Nation (FRN), dirigé par Joseph Kabila et qui envisage explicitement le recours à la force contre le pouvoir de Kinshasa, l’Union africaine vient de rappeler une ligne rouge : aucun changement de pouvoir ne peut intervenir par les armes. Sans citer ni l’ancien président congolais ni son nouveau mouvement politico-militaire, le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, invoque les textes fondamentaux de l’organisation qui condamnent la prise du pouvoir par la force et le renversement des institutions démocratiquement établies.
La formulation prend une résonance particulière dans le contexte congolais. Le 12 octobre, le FRN annonçait officiellement la fin de l’AFC et désignait Joseph Kabila à sa tête, avec notamment Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga parmi ses principaux dirigeants. Son acte constitutif affirme vouloir mettre fin à ce qu’il qualifie de « tyrannie » et envisage pour y parvenir « tous les moyens y compris la force ». Le communiqué de l’UA intervient donc à peine plus d’une semaine après cette recomposition politico-militaire. Mais Mahmoud Ali Youssouf ne nomme pas le FRN : il faut dès lors lire sa déclaration comme une mise en garde institutionnelle générale dont le calendrier et le vocabulaire la rendent directement pertinente pour la nouvelle configuration congolaise, et non comme une condamnation nominative de Joseph Kabila.

L’UA va plus loin en demandant à « l’ensemble des acteurs politiques et des parties concernées » de privilégier exclusivement les moyens pacifiques, de faire preuve de retenue et d’éviter toute initiative susceptible d’alimenter les tensions. Elle réaffirme simultanément son attachement à la souveraineté, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la RDC. Cette dernière formulation rejoint les préoccupations déjà exprimées sur la scène diplomatique depuis la transformation de l’AFC/M23 en FRN et la prise de direction du mouvement par l’ancien chef de l’État.
Autre signal important : l’Union africaine ne considère pas la nouvelle donne créée par le FRN comme rendant caducs les processus diplomatiques existants. Mahmoud Ali Youssouf demande explicitement de préserver les acquis de Doha et de Washington, d’appliquer les engagements déjà souscrits, de respecter le cessez-le-feu et de protéger les populations civiles. Le FRN avait lui-même annoncé, au lendemain de sa création, reprendre les droits, obligations et engagements de l’AFC, notamment ceux liés aux négociations de Doha. L’UA maintient parallèlement son soutien à la médiation conduite par Faure Gnassingbé, avec l’appui des mécanismes de l’EAC et de la SADC.

Cette position continentale intervient alors qu’un autre discours, très différent, émerge de Kigali. Le sénateur rwandais Evode Uwizeyimana, s’exprimant le 18 octobre sur la télévision publique RBA, estime que l’arrivée de Kabila à la tête de la nouvelle structure modifie le rapport politique et pourrait accroître la pression sur Félix Tshisekedi pour négocier. Ces propos sont ceux d’un sénateur rwandais et ne constituent pas, à eux seuls, une position officielle du gouvernement de Paul Kagame. Ils illustrent néanmoins l’attention portée au Rwanda à la transformation de l’AFC/M23 et au nouveau rôle assumé par Joseph Kabila.
La séquence diplomatique devient ainsi plus lisible. Le FRN veut donner une dimension nationale à une rébellion jusqu’ici principalement enracinée dans l’Est et n’exclut pas la force pour atteindre ses objectifs. L’Union africaine répond désormais par deux principes : pas de conquête anticonstitutionnelle du pouvoir et maintien des voies de négociation. Elle ne condamne pas nommément Kabila, mais, pour la première fois depuis la naissance du FRN, l’organisation continentale rappelle publiquement une règle qui touche directement au cœur de la stratégie annoncée par le nouveau front : en Afrique, le pouvoir ne peut être légitimement conquis par les armes.
Par Thierry Bwongo

