À deux ans de l’échéance présidentielle de 2028, le débat sur la faisabilité des élections en République démocratique du Congo s’installe déjà dans l’espace public, révélant des lignes de fracture profondes entre impératifs sécuritaires, contraintes logistiques et exigences démocratiques. Les propos du 1er vice-président de l’Assemblée nationale, Jean-Claude Tshilumbayi, viennent cristalliser ces tensions : selon lui, la tenue d’élections crédibles demeure indissociable du retour à la paix, dans un pays où près de sept millions de déplacés sont encore privés de leurs droits civiques du fait des conflits armés persistants, notamment dans l’Est.
En s’appuyant sur l’exemple de l’Ukraine, empêchée d’organiser des élections en pleine guerre, Jean-Claude Tshilumbayi pose un principe qu’il qualifie de fondamental : aucune consultation électorale ne peut prétendre à la légitimité si une partie significative de la population est exclue du processus. Une telle position, qui écarte implicitement la perspective d’un scrutin en 2028 dans les conditions actuelles, alimente déjà les spéculations autour d’un possible report, même si l’intéressé rejette l’idée d’un « glissement » politique.

Ces déclarations interviennent dans un contexte où la Commission électorale nationale indépendante elle-même alerte sur les obstacles majeurs à la préparation du prochain cycle électoral. Dans son rapport annuel 2025-2026, son président Denis Kadima dresse un tableau préoccupant : financement du processus électoral assuré à moins de 50 %, destruction de matériels stratégiques lors d’un incendie en novembre 2025, multiplication des cas de vols et de pillages dans 18 provinces, et dégradation continue de la situation sécuritaire dans plusieurs zones du territoire national.
Ces contraintes cumulées traduisent une fragilité structurelle du système électoral congolais, déjà éprouvé lors des cycles précédents. L’insuffisance des ressources financières compromet la planification des opérations clés telles que l’enrôlement des électeurs, la logistique de déploiement du matériel ou encore la formation des agents électoraux. À cela s’ajoute l’insécurité persistante, qui rend difficile, voire impossible, l’accès à certaines circonscriptions, posant la question de l’inclusivité du scrutin et du respect du principe d’égalité des citoyens devant le vote.

Sur le plan politique, ces incertitudes nourrissent un climat de méfiance entre acteurs. L’opposition redoute déjà un scénario de report qui pourrait être interprété comme une manœuvre de maintien au pouvoir, tandis que le camp institutionnel insiste sur la nécessité de privilégier la stabilité et la crédibilité du processus. Entre ces deux pôles, la population, elle, reste suspendue à une équation complexe : organiser des élections coûte que coûte au risque de les voir contestées, ou les reporter au nom de la paix, au risque d’ouvrir une nouvelle séquence de tensions politiques.

Au-delà de l’échéance de 2028, c’est donc la capacité de l’État congolais à concilier sécurité, gouvernance électorale et inclusion citoyenne qui est en jeu. Car dans un pays marqué par des cycles électoraux souvent contestés, toute décision relative au calendrier à venir pourrait avoir des répercussions durables sur la légitimité des institutions et la stabilité du pays.
Par Thierry Bwongo

