Tribune de Guyroger Tshitenge
Il est des déclarations qui valent davantage qu’un long discours politique. En affirmant que « Joseph Kabila a toujours été notre chef », Corneille Nangaa a peut-être prononcé la phrase la plus lourde de conséquences depuis la résurgence du M23.
Depuis plusieurs années, le débat politique congolais est empoisonné par une question devenue presque taboue : existe-t-il un lien politique entre l’ancien président Joseph Kabila et la rébellion qui contrôle une partie de l’Est de la République démocratique du Congo ? Jusqu’ici, les accusations du pouvoir reposaient sur des faisceaux d’indices, des soupçons et des convergences troublantes. L’ancien chef de l’État, lui, s’est toujours défendu de toute implication, se présentant comme un simple opposant au régime de Félix Tshisekedi.
Mais la sortie de Corneille Nangaa change la nature du débat.
Qu’il s’agisse d’un aveu, d’une maladresse ou d’une stratégie de communication, cette déclaration vient nourrir une conviction déjà largement répandue au sein d’une partie de l’opinion congolaise : la crise sécuritaire dans l’Est n’est plus seulement une guerre périphérique alimentée par des facteurs régionaux. Elle est également devenue un enjeu de pouvoir à Kinshasa.
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C’est toute l’ambiguïté congolaise.
Depuis son départ du pouvoir en 2019, Joseph Kabila n’a jamais totalement quitté la scène politique. Son silence, ses prises de position épisodiques et les nombreux réseaux qu’il continue d’entretenir au sein de l’appareil sécuritaire et politique ont toujours alimenté les spéculations sur son véritable rôle dans les crises successives traversées par le pays.
La déclaration de Nangaa intervient surtout à un moment particulièrement sensible : celui de l’annonce d’un dialogue national inclusif voulu par le président Félix Tshisekedi.
Or, la question devient désormais inévitable : inclusif avec qui ?
Si l’on considère que l’AFC/M23 constitue aujourd’hui un acteur incontournable de la crise dans l’Est, son exclusion risquerait de transformer le dialogue en un simple exercice politique, sans portée réelle sur le terrain sécuritaire.

Mais l’inclure ouvrirait une autre boîte de Pandore.
Car Corneille Nangaa et plusieurs dirigeants du M23 ont été condamnés par la justice militaire congolaise pour des faits d’une extrême gravité, notamment pour participation à un mouvement insurrectionnel et pour trahison. Les faire participer à un dialogue reviendrait, aux yeux de nombreux Congolais, à envoyer un message particulièrement dangereux : celui selon lequel la rébellion demeure le chemin le plus rapide vers la reconnaissance politique.
La RDC est ainsi rattrapée par une contradiction qu’elle n’a jamais véritablement résolue depuis plus de deux décennies : faut-il privilégier la paix ou la justice ?
Chaque cycle de violence dans l’Est du pays a donné naissance au même scénario. Des groupes armés prennent les armes, gagnent en influence militaire, puis finissent par être conviés à la table des négociations avant d’obtenir, parfois, des concessions politiques ou sécuritaires.
Cette logique a produit une conséquence désastreuse : elle a progressivement installé l’idée que l’État congolais récompense davantage les rapports de force que le respect des institutions.
C’est précisément pour cette raison que les propos de Corneille Nangaa sont si sensibles. Ils ne concernent pas uniquement Joseph Kabila. Ils remettent en question toute l’architecture politique construite depuis l’alternance de 2019.

Si les déclarations de l’ancien président sur les revendications du M23 apparaissaient déjà ambiguës, l’affirmation de Nangaa risque de renforcer la thèse d’une crise où les frontières entre opposition politique, contestation armée et ambitions de pouvoir deviennent de plus en plus floues.
Pour Félix Tshisekedi, le défi est immense.
Le chef de l’État doit simultanément préserver l’autorité de la justice, maintenir la cohésion nationale et rechercher une solution politique à un conflit qui continue de déstabiliser l’Est du pays. Toute erreur d’appréciation pourrait soit fragiliser davantage les institutions, soit compromettre les chances d’un règlement politique.
Mais au-delà des calculs politiques immédiats, cette séquence révèle une vérité plus profonde : la crise congolaise n’est plus seulement militaire ou diplomatique. Elle est devenue une crise de confiance.
Confiance envers les institutions. Confiance envers les acteurs politiques. Confiance envers les processus de paix eux-mêmes.
Le dialogue annoncé ne pourra produire des résultats que s’il répond à une exigence fondamentale : établir clairement qui parle au nom de qui, et dans quel objectif.
Car une paix durable ne peut être bâtie sur des ambiguïtés.
Et si la phrase de Corneille Nangaa devait avoir un mérite, ce serait peut-être celui-ci : avoir forcé la classe politique congolaise à regarder en face les véritables lignes de fracture qui traversent aujourd’hui la République démocratique du Congo.

@tropik1fos

