Par l’Honorable Dr Jean-Jacques Mbungani, Député national élu de Budjala
L’annonce par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, d’un Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État constitue une opportunité que le Sud-Ubangi doit saisir pour faire entendre la voix de ses territoires. En affirmant que ce processus doit partir des 26 provinces, des territoires et des communautés, le Chef de l’État ouvre la voie à une démarche ascendante qui doit permettre au Congo profond de participer à la définition des priorités nationales. Pour le Sud-Ubangi, il ne s’agit donc pas simplement de préparer une liste de doléances à présenter à Kinshasa, mais de construire, à partir de Budjala, Gemena, Kungu et Libenge, une véritable feuille de route provinciale capable de traduire les difficultés quotidiennes de nos populations en engagements précis, réalisables et vérifiables.
Cette démarche doit commencer à la base. Je propose l’organisation de consultations préparatoires dans chacun des quatre territoires, précédées autant que possible par l’écoute des secteurs, chefferies, groupements et communautés. À Budjala, dont j’ai l’honneur d’être l’un des élus à l’Assemblée nationale, nous devons partir des réalités vécues : difficultés d’évacuation des productions agricoles, enclavement de nombreuses communautés, faiblesse des infrastructures, accès limité à l’électricité, au numérique, à l’éducation, aux soins de qualité et aux opportunités économiques. Chaque problème devra être documenté avec ses causes, ses conséquences, les populations concernées, la solution proposée, l’autorité compétente, les moyens nécessaires et un indicateur permettant demain d’évaluer l’exécution de l’engagement pris.

Il faut également reconnaître les signes encourageants de la volonté du Gouvernement de contribuer au développement de notre province. Le financement annoncé du port d’Akula constitue à cet égard un signal important. Mais cet effort doit devenir le point de départ d’une politique beaucoup plus ambitieuse. Le Sud-Ubangi est une province dont la géographie commande une véritable stratégie multimodale de désenclavement. La modernisation et la valorisation des infrastructures portuaires, notamment à Zongo, doivent accompagner Akula. Plus largement, notre immense potentiel hydrographique doit cesser d’être regardé comme une simple caractéristique géographique : nos cours d’eau doivent devenir des voies de communication, de commerce, de mobilité des populations et d’intégration économique entre nos territoires et avec les pays voisins.
La question de l’autorité de l’État est indissociable de ce désenclavement. Il existe encore des zones où les populations se déplacent principalement par voie d’eau et où la présence permanente des services publics et des forces de l’ordre demeure insuffisante. Refonder l’État signifie aussi faire en sorte qu’un Congolais vivant dans une localité enclavée du Sud-Ubangi ressente concrètement la présence et la protection de la République. Les forces de sécurité, les services administratifs, la justice, les services migratoires et les mécanismes de protection civile doivent disposer de moyens de mobilité adaptés, notamment fluviaux, pour atteindre ces populations. L’État ne peut être fort seulement là où arrive la route ; son autorité doit s’exercer jusqu’au dernier village et jusqu’aux frontières de la République.

Le désenclavement doit ainsi constituer la première grande bataille commune de Budjala, Gemena, Kungu et Libenge. Le Sud-Ubangi a besoin d’un programme cohérent combinant la réhabilitation durable des routes nationales, provinciales et de desserte agricole, les ponts et ouvrages de franchissement, le transport fluvial, les ports, l’énergie et les télécommunications. À cela doit impérativement s’ajouter la modernisation de l’aéroport de Gemena, infrastructure stratégique pour l’ouverture de toute la province. Il est tout aussi difficile de parler de développement lorsque certaines zones restent privées d’une couverture téléphonique fiable ou d’un accès convenable à Internet. Au XXIᵉ siècle, la route, l’électricité, le téléphone et Internet constituent ensemble les infrastructures élémentaires de l’intégration territoriale.
Cette ouverture doit servir en priorité à libérer le potentiel économique du Sud-Ubangi. Notre province dispose de terres agricoles, de ressources forestières, halieutiques et d’une position géographique favorable au commerce, mais nos populations continuent trop souvent à produire sans pouvoir conserver, transformer ou évacuer leurs produits dans de bonnes conditions. À Budjala notamment, le pré-dialogue doit permettre d’identifier avec les producteurs les bassins agricoles et les axes de desserte prioritaires, puis de construire une chaîne allant de la production à la transformation et au marché. Le Sud-Ubangi doit revendiquer un véritable programme de relance agricole et agro-industrielle comprenant les routes de desserte, les centres de collecte, le stockage, l’accès aux intrants et au financement, les unités de transformation et l’accompagnement de l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.

Mais au-delà des infrastructures, une préoccupation plus profonde doit être entendue : le sentiment d’abandon est grand au Sud-Ubangi. Beaucoup de nos compatriotes ont le sentiment que les grands investissements, les programmes structurants et les dynamiques de modernisation du pays passent ailleurs, tandis que cette partie de la République demeure trop souvent en marge. Ce sentiment ne doit ni être ignoré ni être instrumentalisé. Il doit être transformé en exigence constructive d’équité territoriale. Le Sud-Ubangi ne demande pas un privilège ; il demande à être pleinement intégré aux politiques et programmes nationaux de développement, selon ses besoins, sa population, ses potentialités et sa contribution à la République. La cohésion nationale suppose aussi que chaque Congolais, où qu’il vive, puisse constater que l’État investit dans son avenir.
C’est pourquoi le pré-dialogue provincial doit dépasser la logique traditionnelle des cahiers de doléances. Après les consultations de Budjala, Gemena, Kungu et Libenge, un forum provincial à Gemena devrait confronter les diagnostics, identifier ce qui relève des responsabilités locales, provinciales ou nationales et retenir quelques priorités structurantes : désenclavement multimodal ; développement des ports et du transport fluvial ; modernisation de l’aéroport de Gemena ; extension de l’électricité, de la téléphonie et d’Internet ; relance agricole et agro-industrielle ; sécurisation des frontières et présence de l’État dans les zones enclavées ; amélioration de l’éducation, de la santé et de l’accès à l’eau ; application effective de la décentralisation. La délégation provinciale au Dialogue national partirait ainsi avec un mandat clair plutôt qu’avec un catalogue de revendications.

Cette méthode doit surtout permettre de passer des promesses aux engagements. Pour chaque priorité retenue, nous devons identifier l’action attendue, l’institution responsable, les ressources nécessaires, l’échéance et l’indicateur de résultat. Si nous demandons une route, précisons l’axe et le nombre de kilomètres ; si nous demandons la couverture téléphonique, identifions les zones blanches ; si nous demandons une présence accrue de l’État, localisons les territoires concernés ; si nous demandons la valorisation de nos voies navigables, identifions les ports, quais, embarcadères et axes fluviaux prioritaires. Une cellule provinciale de suivi devrait ensuite publier périodiquement l’état d’exécution des engagements pris envers le Sud-Ubangi. Le Dialogue national ne prendra véritablement son sens que si les citoyens peuvent, quelques années plus tard, mesurer ce qui a changé dans leur vie.
Le Sud-Ubangi doit donc aller au Dialogue national non pour quémander, mais pour proposer une vision de son intégration au développement de la République. Budjala, Gemena, Kungu et Libenge doivent parler d’une même voix autour d’un principe simple : aucune refondation de l’État ne sera complète si certaines parties du territoire national continuent à se sentir oubliées du développement. À Budjala, nous devons écouter le village avant de parler au nom du territoire ; à Gemena, nous devons écouter les quatre territoires avant de parler au nom de la province ; et à Kinshasa, notre délégation devra porter une parole documentée, responsable et commune. Notre ambition doit être de faire du Sud-Ubangi une province connectée, productive, sécurisée et pleinement intégrée à la dynamique nationale, avec une puissance publique présente jusqu’au dernier village et aux frontières de la République.
Honorable Dr Jean-Jacques Mbungani
Député national élu de Budjala

