Par Thierry Bwongo Nziani, analyste politique et journaliste
Le dialogue national annoncé par le président Félix-Antoine Tshisekedi suscite déjà une controverse sur sa finalité. Pour certains, parler des territoires, des secteurs, des villages, des routes, de l’accès aux services publics ou du développement local reviendrait à contourner la véritable crise. Celle-ci serait avant tout politique, militaire et sécuritaire et ne pourrait, par conséquent, trouver de solution qu’autour d’une table réunissant le pouvoir, l’opposition et les acteurs de la confrontation armée. Selon cette lecture, sans négociation directe avec les belligérants et sans compromis sur l’exercice du pouvoir, le reste ne serait que folklore.
Cette analyse mérite pourtant d’être interrogée. Car elle considère peut-être davantage les manifestations de la crise congolaise que les conditions qui permettent à celle-ci de se reproduire. Une rébellion ne prospère jamais uniquement grâce aux armes qu’elle possède. Un discours politique de rupture ne mobilise pas uniquement par la force de celui qui le prononce. Ils trouvent leur efficacité lorsqu’ils rencontrent une société traversée par les frustrations, la pauvreté, le chômage, les inégalités, le sentiment d’abandon, l’absence de l’État et la perte de confiance dans les institutions.

C’est ici que l’approche proposée par le chef de l’État prend une autre dimension. Faire remonter le dialogue jusqu’aux provinces, territoires, secteurs, chefferies et communautés locales ne signifie pas nécessairement nier la dimension politique ou sécuritaire de la crise. Cela peut, au contraire, permettre de poser une question beaucoup plus fondamentale : pourquoi, après plusieurs décennies de dialogues, d’accords politiques, de brassages, de partages du pouvoir et de programmes de pacification, la République démocratique du Congo continue-t-elle à produire des rébellions, des conflits communautaires et des crises politiques à répétition ?
Il faut probablement chercher une partie de la réponse dans la vulnérabilité économique et sociale d’une grande partie de la population. Là où l’État est absent, où la route n’existe plus, où l’école fonctionne difficilement, où le centre de santé manque de tout, où les jeunes n’ont aucune perspective d’emploi et où des communautés entières ont le sentiment d’être oubliées par Kinshasa, la frustration devient une matière politique extrêmement inflammable. Le politicien peut l’exploiter. Le chef de guerre peut la manipuler. Les entrepreneurs identitaires peuvent transformer une difficulté économique en conflit communautaire. Et lorsqu’un jeune ne voit aucune perspective dans l’économie légale, le groupe armé peut finir par lui apparaître comme une source de revenu, de protection, de reconnaissance ou de pouvoir.

Cela ne signifie évidemment pas que la pauvreté explique à elle seule les guerres congolaises. Les interventions étrangères, les ambitions politiques, les rivalités communautaires, l’exploitation illicite des ressources naturelles, les faiblesses institutionnelles, les conflits fonciers, l’impunité et les enjeux géopolitiques régionaux constituent également des facteurs déterminants. Mais ces facteurs trouvent d’autant plus facilement prise sur le pays qu’ils rencontrent des populations fragilisées et des territoires où la présence de l’État reste insuffisante.
C’est pourquoi le développement doit aussi être pensé comme une politique de sécurité nationale. Construire une route dans un territoire enclavé n’est pas seulement réaliser une infrastructure : c’est permettre à l’État, à l’armée, à la police, à l’administration, aux commerçants et aux services sociaux d’y accéder. Installer les télécommunications, c’est réduire l’isolement. Construire des écoles et des centres de santé, soutenir l’agriculture, créer des emplois, faciliter les échanges commerciaux et donner des perspectives économiques à la jeunesse, c’est également réduire l’espace disponible pour les discours de radicalisation et les recrutements armés.

Le véritable enjeu du dialogue pourrait donc être de réconcilier la République avec ses territoires. Depuis des décennies, le débat politique congolais se concentre souvent sur Kinshasa : institutions, élections, majorité, opposition, répartition des responsabilités et rapports de force entre dirigeants. Pourtant, la République réelle se trouve aussi à Budjala, Beni, Fizi, Walikale, Yakoma, Kasongo-Lunda, Aru, Tshikapa ou ailleurs. C’est là que le citoyen juge concrètement l’État : par la route qu’il peut emprunter, l’école où il peut envoyer son enfant, le centre de santé où il peut être soigné, la sécurité de son village, le prix auquel il vend sa production et la possibilité pour son enfant de construire un avenir.
Le dialogue ne devrait donc pas opposer la question politique à la question sociale. Il devrait articuler plusieurs niveaux de réponse. La diplomatie doit traiter les dimensions régionales et internationales de la crise. Les institutions de défense et de sécurité doivent répondre aux menaces armées. La politique doit régler les différends relatifs à la démocratie, aux institutions et à la gouvernance. Mais parallèlement, l’État doit traiter les vulnérabilités économiques, sociales et territoriales qui rendent la société perméable aux manipulations politiques, identitaires et militaires.

C’est peut-être là que réside l’intérêt d’un véritable pré-dialogue à la base. Il ne devrait surtout pas devenir une succession de cérémonies et de discours. Chaque territoire devrait être capable d’identifier ses principales fractures, ses besoins prioritaires et les investissements susceptibles de transformer durablement la vie de ses habitants. De cette consultation devrait sortir non pas un catalogue interminable de doléances, mais une feuille de route territoriale du développement, de la cohésion sociale et de la sécurité, assortie de priorités, de responsabilités, d’échéances et de mécanismes de suivi.
Car la paix durable ne consiste pas seulement à convaincre un homme de déposer son arme. Elle consiste aussi à construire une société dans laquelle le prochain homme aura moins de raisons de la prendre. On peut négocier avec une rébellion et obtenir un accord ; mais si demeurent l’abandon des territoires, le chômage massif des jeunes, les injustices, l’absence de services publics et le sentiment d’exclusion, une autre rébellion pourra demain prendre sa place.

Voilà pourquoi le débat sur le dialogue national mérite peut-être d’être déplacé. La question n’est pas seulement de savoir qui doit s’asseoir autour de la table et quelle part du pouvoir chacun pourrait obtenir. La question fondamentale est de savoir quelle République sortira de cette table. Une République qui redistribue périodiquement les positions entre élites politiques, ou une République qui transforme suffisamment les conditions de vie de ses citoyens pour rendre progressivement moins rentable la politique de la violence, de la manipulation identitaire et de l’insurrection ?
Si le dialogue voulu par Félix Tshisekedi parvient réellement à faire remonter la voix des territoires jusqu’au sommet de l’État et surtout à convertir leurs revendications en politiques publiques financées, mesurables et évaluables, alors les villages, secteurs et territoires ne seront pas le folklore du dialogue. Ils pourraient précisément en constituer la partie la plus stratégique.
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