Par l’Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national, ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
La situation sanitaire de notre pays, particulièrement dans l’Est, nous oblige aujourd’hui à dépasser la gestion séparée des épidémies pour adopter une lecture globale des risques. Le choléra poursuit sa progression, l’épidémie d’Ebola exige encore une vigilance maximale et le paludisme demeure une menace permanente susceptible d’être aggravée par les perturbations climatiques. Dans le même temps, El Niño est désormais bien établi et devrait continuer à se renforcer dans les prochains mois. Face à cette convergence de vulnérabilités sanitaires, climatiques et humanitaires, notre maître-mot doit être l’anticipation.
Choléra : agir avant que les pluies n’aggravent la situation
Le choléra constitue déjà une urgence nationale. Sa progression dans plusieurs provinces et une létalité encore supérieure à l’objectif international de moins de 1 % doivent nous interpeller. À l’Est, les communautés riveraines des lacs restent particulièrement vulnérables en raison des difficultés d’accès à l’eau potable, des insuffisances d’assainissement et des mouvements de populations. Les risques d’inondations et de perturbation des infrastructures d’eau et d’assainissement pourraient encore accentuer cette vulnérabilité.
Kalemie doit, à cet égard, être considérée comme une sentinelle. Une hausse importante du niveau des eaux et des inondations pourrait contaminer les sources d’approvisionnement, affecter les latrines et provoquer de nouveaux déplacements de populations. Uvira, Baraka et les autres zones riveraines doivent également faire l’objet d’une vigilance renforcée. L’action WASH — eau, assainissement et hygiène — ne doit donc pas attendre l’explosion des cas : chlore, sels de réhydratation orale, kits choléra et autres intrants essentiels doivent être prépositionnés dans les zones à risque.
Mais il serait erroné de considérer le choléra comme un problème exclusivement oriental. Kinshasa, le Kongo Central, le Maï-Ndombe, l’Équateur et les communautés établies le long du fleuve Congo connaissent une autre vulnérabilité, alimentée par l’insalubrité, l’accès insuffisant à l’eau potable, la consommation d’eau de surface et l’intense mobilité fluviale. L’Est nous confronte donc à un risque climatique aigu, tandis que l’Ouest nous rappelle un problème structurel d’assainissement. Les deux fronts doivent être combattus simultanément.
Ebola : ne pas relâcher l’effort dans la dernière ligne droite
Concernant Ebola, certains indicateurs récents sont encourageants, notamment la diminution des cas et des décès observée dans certains foyers. Mais Africa CDC a récemment appelé à un « optimisme prudent » : la situation reste hétérogène, avec notamment des augmentations observées dans certaines zones du Nord-Kivu, et les données disponibles ne permettent pas encore de confirmer que le pic de l’épidémie a été atteint à l’échelle de l’ensemble des foyers.
La phase de ralentissement d’une épidémie est précisément celle pendant laquelle la vigilance ne doit pas faiblir. Un seul cas non détecté ou un contact perdu de vue peut entretenir une chaîne de transmission. Les priorités doivent donc rester la détection précoce, le suivi rigoureux des contacts, l’accès rapide aux soins, la protection et la motivation régulière des personnels de première ligne ainsi que l’implication des communautés. Pour Ebola, l’objectif demeure l’interruption complète de toutes les chaînes de transmission.
Les changements environnementaux et climatiques doivent également être intégrés à notre réflexion sur les maladies émergentes, mais avec prudence scientifique. Les chauves-souris frugivores sont considérées comme des hôtes naturels probables des orthoebolavirus et les perturbations des écosystèmes peuvent modifier les interactions entre la faune sauvage et les populations humaines. Il serait cependant prématuré d’établir un lien causal direct entre l’actuel épisode El Niño et cette 17e épidémie. Notre politique sanitaire doit précisément investir davantage dans la surveillance intégrée de la santé humaine, animale et environnementale selon l’approche « Une seule santé – One Health ».
Paludisme : anticiper la menace silencieuse
Le troisième risque est moins spectaculaire médiatiquement, mais potentiellement considérable : le paludisme. Les moustiques Anopheles qui transmettent la maladie sont sensibles aux variations de température, de pluviométrie et d’humidité. Les inondations et l’apparition d’eaux stagnantes peuvent créer de nouveaux gîtes larvaires, tandis que les déplacements de populations exposent davantage les familles lorsque celles-ci vivent temporairement sans protection adéquate ou loin des structures de santé.
Voilà pourquoi la préparation aux conséquences sanitaires d’El Niño ne doit pas se limiter au choléra. Les mêmes communautés exposées aux inondations peuvent simultanément devenir vulnérables aux maladies diarrhéiques et au paludisme. Il serait incohérent d’apporter du chlore et des sels de réhydratation à une famille sinistrée tout en oubliant la moustiquaire imprégnée, les tests de diagnostic rapide et les médicaments antipaludiques dont auront besoin les structures sanitaires environnantes.
Une seule stratégie : anticiper plutôt que subir
Je propose donc au Gouvernement et à nos partenaires techniques et financiers une réponse intégrée “Climat et Santé”. Pour le choléra : prépositionner les intrants, renforcer les points de chloration et intensifier les interventions WASH dans les zones exposées de l’Est comme de l’Ouest. Pour Ebola : maintenir la surveillance, le suivi des contacts, la motivation des équipes et l’engagement communautaire jusqu’à l’interruption complète de la transmission. Pour le paludisme : prépositionner moustiquaires imprégnées, tests de diagnostic rapide, ACT et artésunate injectable dans les structures des zones exposées aux inondations, tout en renforçant les messages de prévention.
Nous devons désormais apprendre à anticiper plusieurs menaces sanitaires à partir d’un même signal climatique. Nous avons une épidémie de choléra qui nécessite une réponse immédiate ; une épidémie d’Ebola dont les progrès doivent être consolidés sans relâchement ; et un paludisme endémique dont le poids pourrait être aggravé localement par les modifications des pluies, les inondations et les déplacements de populations. Ce ne sont pas trois batailles totalement indépendantes : elles sollicitent les mêmes communautés fragiles, les mêmes structures sanitaires et souvent les mêmes ressources humaines.
Les prochains mois doivent donc être ceux de l’anticipation. Prévenir l’aggravation du choléra avant les grandes inondations, conduire Ebola jusqu’à l’interruption effective des chaînes de transmission et préparer simultanément les structures sanitaires à une éventuelle augmentation du paludisme : voilà le défi. La meilleure riposte n’est pas seulement celle qui soigne lorsqu’une crise éclate ; c’est celle qui utilise les données sanitaires et climatiques pour agir avant qu’elle ne survienne. C’est tout le sens d’une prise en charge holistique et résiliente de la santé de nos populations.
Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
@tropik1fos

