Kinshasa — Plus de 5 millions USD utilisés en cinq ans par certains détenteurs, des dépenses mensuelles dépassant parfois 100 000 USD, des retraits aux distributeurs et des achats dans des enseignes de luxe en Europe : Jules Alingete Key remet sur la table le dossier explosif des cartes Visa adossées aux ressources du Trésor public. L’ancien patron de l’Inspection générale des finances répond directement aux récentes explications de Jean-Claude Masangu, ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo.
Masangu avait défendu un mécanisme mis en place lorsqu’il dirigeait la BCC pour permettre aux hauts responsables de l’État de faire face aux dépenses liées aux missions officielles, notamment le transport, l’hébergement et la restauration. Une justification que Jules Alingete confronte aujourd’hui aux constats qu’il dit avoir tirés de l’audit de la Banque centrale couvrant la période 2010-2020.

L’ancien Inspecteur général des finances affirme que les relevés examinés faisaient apparaître des retraits d’espèces dans des distributeurs automatiques à Kinshasa, des paiements dans des supermarchés de la capitale et des achats auprès d’enseignes de luxe en Europe, notamment Louis Vuitton et J.M. Weston. Il soulève également le cas de personnes sans fonction officielle qui auraient détenu ces moyens de paiement. « À quel titre officiel les épouses et les maîtresses du Gouverneur et du Vice-Gouverneur, en fonction au moment de l’audit, détenaient-elles elles aussi ces cartes VISA ? », interroge Alingete.
Les montants qu’il avance sont encore plus lourds. Selon l’ancien chef de service de l’IGF, certains détenteurs auraient utilisé plus de 5 millions USD sur une période de cinq ans et certaines cartes auraient enregistré plus de 100 000 USD de dépenses en un mois. Alingete rappelle parallèlement que les responsables concernés percevaient également leurs frais de mission par les circuits habituels du Trésor public. Sa question est directe : ces opérations pouvaient-elles encore être assimilées à de simples frais de mission ?
Le dossier comporte une autre zone de friction. Jules Alingete affirme que plus de 50 cartes étaient toujours opérationnelles en 2021 entre les mains d’anciens collaborateurs de Joseph Kabila, alors que certains avaient quitté leurs fonctions depuis janvier 2019. Parmi les noms qu’il cite figure Barnabé Kikaya Bin Karubi. Ce dernier avait pourtant soutenu, lors de l’éclatement de l’affaire en 2021, que sa carte avait été désactivée en 2019. Les deux versions ne peuvent donc être tenues simultanément pour acquises sans examen des relevés bancaires et des dates effectives de désactivation.

L’affaire des cartes Visa avait officiellement refait surface en 2021 après une mission de contrôle de l’IGF à la Banque centrale. À l’époque, l’Inspection avait demandé l’arrêt du dispositif, qu’elle estimait contraire aux procédures normales d’exécution des dépenses publiques. Une trentaine de cartes avaient ensuite été désactivées par la Rawbank. Masangu, de son côté, affirme avoir restitué la sienne à son départ de la BCC en 2013 et dit ne pouvoir répondre de la gestion du mécanisme après cette période.
Cinq ans après les premières révélations, la polémique revient donc avec une question beaucoup plus précise que celle de l’existence même des cartes : qui les détenait réellement, combien chaque bénéficiaire a-t-il dépensé, pour quelles opérations et jusqu’à quelle date ? Les affirmations d’Alingete sont lourdes, mais leur portée définitive dépend désormais des relevés bancaires, des pièces de l’audit et des éventuelles conclusions judiciaires. C’est dans ces documents que se trouve la réponse à la question des millions de dollars débités sur des ressources publiques.
Par Didier Mbongomingi

