TRIBUNE DE L’HONORABLE DR JEAN-JACQUES MBUNGANI MBANDA
J’avais alerté sur les premiers cas positifs signalés dans le Nord-Ubangi et posé une question qui devait être rapidement tranchée : étions-nous devant une résurgence distincte liée à Ebola Zaïre ou devant une extension géographique de l’épidémie de maladie à virus Bundibugyo qui frappe déjà la RDC ? Les nouvelles données sanitaires apportent désormais une clarification majeure : le Nord-Ubangi devient la huitième province touchée par l’épidémie en cours.
Les chiffres donnent la mesure du danger. Au 16 octobre, la RDC comptait 9 415 cas confirmés, 4 536 décès et 66 zones de santé affectées dans huit provinces. Deux cas viennent d’être confirmés dans la zone de santé de Wapinda, au Nord-Ubangi, dont un décès. Cette province frontalière de la République centrafricaine rejoint ainsi l’Ituri, le Nord-Kivu, le Haut-Uélé, la Tshopo, le Sud-Kivu, le Bas-Uélé et le Sud-Ubangi sur la carte de l’épidémie. Le virus ne se contente donc plus de produire des foyers : il gagne du territoire.
Les premières informations disponibles suggèrent un possible lien épidémiologique entre les cas de Wapinda et ceux précédemment détectés dans le Sud-Ubangi. Début septembre, un homme tombé malade alors qu’il voyageait sur le fleuve Congo, en provenance de Kisangani, était décédé à Gwaka, dans le territoire de Budjala. Des contacts avaient alors été identifiés. Selon une source proche du dossier citée par RFI, certains auraient ensuite poursuivi leur déplacement à moto vers le Nord-Ubangi. Cette chaîne doit encore être formellement documentée par l’investigation épidémiologique. Mais si elle est confirmée, elle révélera brutalement la faiblesse de notre dispositif de surveillance.
Le virus n’a pas besoin d’un avion pour traverser le pays. Les personnes exposées empruntent nos pirogues, nos bateaux, nos motos et nos routes. Voilà le visage de l’épidémie en RDC en 2026. Notre immense réseau fluvial et la mobilité permanente entre les provinces peuvent transformer une défaillance locale du suivi des contacts en nouveau foyer à plusieurs centaines de kilomètres. C’est pourquoi le traçage n’est pas une activité administrative secondaire : il constitue l’une des premières lignes de défense contre Ebola.
Africa CDC tire la sonnette d’alarme depuis plusieurs mois. Son directeur général, le Dr Jean Kaseya, a publiquement identifié le suivi insuffisant des contacts parmi les grandes faiblesses de la riposte. Lorsqu’une majorité des nouveaux malades apparaît en dehors des listes de contacts déjà identifiés, cela signifie que l’épidémie circule plus vite que notre système de surveillance. Nous courons alors derrière le virus au lieu de l’attendre.
Une équipe de riposte a été déployée à Wapinda pour identifier, suivre et isoler les contacts à haut risque. C’est indispensable. Mais nous devons tirer la leçon de ce nouvel épisode : retrouver les contacts lorsqu’ils sont déjà arrivés dans une nouvelle province, c’est intervenir trop tard. Le véritable enjeu consiste à savoir où se trouve chaque contact à haut risque pendant toute sa période de surveillance et à empêcher qu’une personne potentiellement infectée puisse parcourir des centaines de kilomètres sans être détectée.
J’appelle donc à sortir des réponses fragmentées. La RDC doit mettre en place un véritable dispositif « Fleuve Congo sans Ebola », avec surveillance sanitaire renforcée dans les principaux ports et points de passage du corridor fluvial, de Kisangani vers l’ouest du pays. Les déplacements des contacts à haut risque doivent faire l’objet d’un suivi rigoureux, coordonné entre provinces et respectueux des droits des personnes. Les outils numériques et, lorsque cela est approprié et accepté, la géolocalisation peuvent renforcer ce dispositif. Il ne s’agit pas de militariser la santé publique contre les populations, mais d’introduire dans le traçage la discipline, la continuité et la capacité opérationnelle qu’exige une épidémie de cette ampleur.
Il faut également parler clairement aux communautés. Le virus Bundibugyo ne se transmet pas par une moto ou une pirogue : ce sont les personnes infectées qui transportent involontairement le risque lorsqu’elles se déplacent. La transmission intervient notamment par contact direct avec le sang ou les liquides biologiques d’une personne malade ou décédée. Les funérailles deviennent particulièrement dangereuses lorsque les familles manipulent le corps sans protection. En l’absence, à ce jour, de vaccin ou de traitement spécifiquement approuvé contre la maladie à virus Bundibugyo, la détection rapide, l’isolement, la prévention, la protection des soignants et le suivi des contacts restent déterminants.
La RDC est passée à huit provinces touchées. Le Nord-Ubangi doit être considéré comme un avertissement, pas comme une statistique supplémentaire. Prédire aujourd’hui que nous atteindrons douze provinces avant Noël serait scientifiquement hasardeux. Affirmer en revanche que d’autres provinces — et potentiellement d’autres pays — restent exposées si les failles du traçage persistent relève du simple constat épidémiologique. L’épidémie a déjà franchi des frontières nationales.
Nous savons donc où se trouve l’une de nos faiblesses. Nous n’avons plus l’excuse de l’ignorance. Chaque contact perdu peut devenir un malade non détecté. Chaque malade non détecté peut devenir un nouveau foyer. Et chaque nouveau foyer peut ouvrir au virus la route d’une nouvelle province.
Honorable Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national — Ancien ministre de la Santé publique

