Kinshasa — Joseph Kabila peut-il ériger la mauvaise gouvernance et la corruption en motifs de contestation du pouvoir actuel jusqu’à justifier le recours aux armes, alors que les indicateurs internationaux placent la RDC dans une position légèrement meilleure aujourd’hui qu’au sortir de ses dix-huit années au pouvoir ? Jules Alingete remet les chiffres au centre du débat. L’ancien Inspecteur général des finances oppose à la charge de l’ancien chef de l’État l’évolution de l’Indice de perception de la corruption de Transparency International.
En 2019, au moment de l’alternance entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, la RDC affichait un score de 18 sur 100 et occupait la 168e place sur 180 pays dans l’Indice de perception de la corruption. En 2025, après plusieurs années de gouvernance Tshisekedi, le pays obtient 20 sur 100 et se classe 163e sur 182 pays. Deux points gagnés et cinq places remontées : l’amélioration reste limitée, mais la tendance va dans le sens inverse d’une dégradation par rapport à la situation héritée au début de l’alternance.
C’est précisément sur cette comparaison que Jules Alingete construit son argument. Pour l’ancien patron de l’IGF, les accusations de corruption et de mauvaise gouvernance dirigées contre les institutions actuelles doivent aussi être confrontées au bilan de ceux qui les formulent. Joseph Kabila a dirigé la RDC pendant dix-huit ans. Or, à la fin de cette longue séquence politique, le pays se retrouvait encore parmi les États les plus mal classés au monde en matière de perception de la corruption. Dès lors, faire aujourd’hui de ce fléau l’un des arguments d’une contestation armée pose, dans la lecture d’Alingete, une sérieuse question de cohérence politique.
La comparaison est d’autant plus sensible que la présidence Tshisekedi a remis la lutte contre la prédation financière au centre du discours public, notamment avec la redynamisation de l’Inspection générale des finances, les missions de contrôle, la « patrouille financière » et, plus récemment, le développement du contrôle systémique et de la digitalisation. Ces mécanismes n’ont certes pas fait disparaître la corruption. Mais pour Alingete, l’évolution de l’IPC montre au minimum que les indicateurs disponibles ne permettent pas de soutenir que la RDC aurait davantage sombré dans la corruption depuis le départ de Joseph Kabila.
Le score de 20 sur 100 rappelle néanmoins l’ampleur du chemin restant à parcourir. La RDC demeure très mal classée et la corruption continue de peser lourdement sur la gouvernance publique. Mais cette réalité n’efface pas la comparaison soulevée par l’ancien Inspecteur général des finances : le pays partait déjà d’un niveau extrêmement préoccupant au terme de l’ère Kabila et enregistre, depuis l’alternance, une progression certes faible, mais mesurable. L’IPC évalue par ailleurs la perception de la corruption dans le secteur public ; il ne constitue pas un inventaire des détournements et ne permet pas d’attribuer chaque évolution à un seul dirigeant.
C’est donc moins un satisfecit accordé à Félix Tshisekedi qu’un miroir tendu à Joseph Kabila. Avant de transformer la corruption en acte d’accusation contre l’ordre institutionnel actuel, l’ancien président doit aussi répondre du bilan laissé après dix-huit années à la tête du pays. Et sur ce terrain, Jules Alingete choisit de ne pas répondre par des slogans : il sort les chiffres. Des chiffres qui ne disent pas que la RDC a vaincu la corruption, mais qui rendent beaucoup plus difficile l’idée que ceux qui ont longtemps gouverné le pays pourraient aujourd’hui s’en servir pour légitimer une entreprise de conquête du pouvoir par les armes.
Par Didier Mbongomingi

