La première émission souveraine d’Eurobond de la République démocratique du Congo, qui a permis de mobiliser 1,25 milliard de dollars sur les marchés internationaux, a été saluée comme un tournant historique pour le pays. Le gouvernement y voit la preuve d’une confiance renouvelée des investisseurs et une opportunité d’accélérer la modernisation des infrastructures nationales. Aéroport de N’djili, routes stratégiques, énergie, voiries urbaines, formation professionnelle : la liste des projets annoncés dessine les contours d’une RDC qui veut se projeter dans l’avenir. Pourtant, derrière l’enthousiasme officiel, une autre réalité s’impose avec brutalité : le Sud-Ubangi, comme une large partie du Grand Équateur, ne figure nulle part dans cette nouvelle géographie de l’investissement public.
Pour les populations de Gemena, de Zongo, de Budjala, de Libenge ou de Kungu, cette absence n’est pas un simple oubli technique. Elle réveille un sentiment ancien, celui d’une province régulièrement reléguée aux marges des grandes décisions nationales. Alors que le pays emprunte au nom de tous les Congolais, les retombées visibles semblent une fois de plus se concentrer sur Kinshasa, le Kasaï, le corridor minier du sud et certains axes de l’Est. Le Grand Équateur, lui, continue d’attendre ses routes de désenclavement, ses ports fluviaux modernisés, ses réseaux énergétiques, ses infrastructures agricoles et ses centres de formation capables de retenir sa jeunesse. Cette frustration est d’autant plus forte que la région possède un potentiel immense : agriculture, pêche, commerce transfrontalier avec la Centrafrique et la République du Congo, position stratégique sur le fleuve et richesse forestière.
La question qui monte aujourd’hui dans l’opinion est donc éminemment politique : que font les leaders du Sud-Ubangi au sein des institutions nationales ? Ministres, députés, sénateurs, mandataires publics et cadres issus de cette province sont attendus non pas sur le terrain des discours, mais sur celui des résultats. Une province ne peut durablement soutenir le récit national de l’émergence tout en restant absente des grands arbitrages budgétaires. Le silence autour des projets structurants pour le Grand Équateur donne l’impression d’une représentation institutionnelle sans véritable capacité d’influence, comme si la voix de cette partie du pays peinait à se faire entendre au moment où se décident les investissements d’avenir.
Le plus préoccupant est que cette mise à l’écart risque de prolonger le cycle du sous-développement régional. Sans routes, les produits agricoles pourrissent faute d’accès aux marchés. Sans énergie, l’industrialisation locale reste un slogan. Sans infrastructures éducatives et techniques, la jeunesse continue l’exode vers Kinshasa ou l’étranger. Sans ports modernes ni dragage des voies fluviales, le commerce sous-régional reste en dessous de son potentiel. Comment parler d’essor national lorsque des provinces entières sont condamnées à regarder passer les grandes annonces sans jamais en être bénéficiaires ?
Le cas du Sud-Ubangi pose en réalité une question plus large de justice territoriale et de cohésion nationale. L’Eurobond engage les générations futures à travers le service de la dette ; il devrait donc répondre à une logique d’inclusion de toutes les provinces, particulièrement celles qui souffrent le plus de l’enclavement. Le Grand Équateur mérite des projets à la hauteur de sa contribution humaine, économique et géostratégique à la nation. Un corridor fluvial modernisé sur l’axe Ubangi-Congo, la réhabilitation des routes Gemena-Zongo-Libenge, des infrastructures agro-industrielles et des centres de formation dans le nord-ouest seraient autant de leviers capables de transformer durablement cette région.
Au fond, le plaidoyer du Sud-Ubangi n’est pas une revendication de privilège, mais une exigence d’équité. Le développement de la RDC ne peut rester crédible s’il se construit sur une carte à plusieurs vitesses, où certaines provinces concentrent les investissements pendant que d’autres accumulent les promesses oubliées. Le Grand Équateur n’a pas besoin de compassion politique ; il a besoin d’une place claire dans la vision nationale. Car aucune nation ne peut prétendre avancer si une partie de son territoire reste constamment au bord de la route.
Par Botamba Sésé Séko

