À Kinshasa, la réouverture imminente du marché central « Zando » devait symboliser le retour à l’ordre dans l’un des plus grands poumons commerciaux du pays. Après des années de fermeture et de réhabilitation, l’Hôtel de Ville a officiellement lancé, depuis le 7 avril, les opérations de souscription pour l’attribution de près de 11 000 étals, kiosques, magasins et chambres froides, avec un enregistrement organisé au Jardin botanique jusqu’au 20 avril. Présentée comme une étape de formalisation du commerce urbain, l’initiative impose aux requérants des critères précis : qualité de commerçant, patente, RCCM, fiche de recensement 2026 et quitus fiscal.
Mais derrière cette volonté affichée de modernité, le processus soulève déjà de premières interrogations. Sur le terrain, plusieurs commerçants disent ne pas toujours distinguer ce qui relève des frais administratifs officiels, de la patente 2026, du quitus fiscal ou d’éventuels coûts annexes liés à la constitution du dossier. Le flou autour de la chaîne de paiement nourrit la méfiance, d’autant que la communication institutionnelle a surtout insisté sur les conditions d’éligibilité, sans publier à large échelle une grille exhaustive et intelligible des frais éventuellement exigibles pour chaque catégorie d’espace commercial. Dans un environnement où l’informel a longtemps dominé, cette absence de pédagogie administrative expose l’opération à toutes les suspicions.

La critique la plus forte porte justement sur la traçabilité financière. Juridiquement, le principe d’une souscription payante n’a rien d’anormal si elle repose sur un acte administratif, une tarification publique et une quittance officielle. Le problème surgit lorsque le commerçant ne sait plus s’il paie pour une simple identification, pour la patente, pour une caution, pour un droit d’accès ou pour une promesse d’attribution future. Sans publication systématique des montants, du compte bénéficiaire officiel et de la nature exacte de chaque perception, la frontière entre formalisation fiscale et prélèvements contestables devient dangereusement mince. C’est là que la gouvernance du projet joue déjà une partie de sa crédibilité.
Une autre critique, plus sociale celle-là, vise le risque d’exclusion des petits vendeurs historiques. L’exigence d’une patente valide, d’un RCCM et de preuves fiscales constitue une avancée majeure pour professionnaliser le commerce à Kinshasa. Mais elle peut aussi marginaliser des milliers de détaillants qui faisaient vivre l’ancien Zando sans disposer de tous les outils administratifs aujourd’hui demandés. Pour beaucoup, la modernisation ne doit pas se transformer en mécanisme de sélection réservé aux opérateurs déjà solvables ou mieux connectés aux circuits administratifs. Le défi politique est donc double : assainir sans exclure, formaliser sans casser la base populaire qui a toujours fait battre le cœur commercial de Zando.

Au fond, le véritable test ne sera pas le lancement des souscriptions, mais la transparence de l’attribution finale des places. Avec 11 000 étals annoncés et une demande potentiellement bien supérieure, chaque zone d’ombre sur les critères de priorisation, l’ordre de traitement des dossiers ou les coûts réels pourrait rapidement alimenter un sentiment d’injustice. La renaissance de Zando est porteuse d’un immense espoir économique pour Kinshasa ; elle peut devenir un modèle de gouvernance urbaine. Mais sans lisibilité totale sur les frais, les procédures et les bénéficiaires finaux, ce grand retour risque aussi d’ouvrir un nouveau front de contestation autour de la gestion des ressources publiques.
Par Thierry Bwongo

