Par l’Honorable Dr Jean-Jacques MBUNGANI
Médecin, ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
L’état actuel de l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo devient de plus en plus préoccupant. Selon le dernier rapport de situation des autorités sanitaires congolaises, au 11 août 2026, notre pays comptait 4 449 cas confirmés et 2 061 décès, soit un taux de létalité de 46,3 %.
Ces chiffres doivent nous interpeller. Cette épidémie se rapproche désormais du lourd bilan de la dixième épidémie d’Ebola en RDC, qui avait fait 2 287 morts pour 3 470 cas entre août 2018 et juin 2020. Mais cette dernière avait duré 22 mois. La progression rapide de l’épidémie actuelle doit donc nous conduire à une question centrale : où sont les failles dans notre riposte ?


La situation est d’autant plus inquiétante que l’épidémie touche désormais 53 zones de santé réparties dans cinq provinces. L’Ituri demeure l’épicentre, avec 28 de ses 36 zones de santé affectées, tandis que la transmission reste également active au Nord-Kivu et dans le Haut-Uélé. Plus préoccupant encore, Julien Harneis, coordonnateur principal de la réponse inter-agences à Ebola, a indiqué que la moitié des quelque 2 000 décès étaient survenus au cours des vingt derniers jours, appelant tous les acteurs engagés dans la riposte à intensifier leurs efforts.

Ce constat rejoint les inquiétudes exprimées par le virologue congolais et directeur de l’INRB, le Professeur Jean-Jacques Muyembe. Dans une interview accordée au journal français Le Monde, il estimait que la riposte « est lente et inefficace », pointant notamment « un problème interne, au niveau de la coordination nationale de la riposte ». Il dénonçait également ce réflexe malheureux où « chacun a voulu montrer qu’il faisait quelque chose sans que les choses aient été réellement organisées ».
Je ne peux qu’abonder dans ce sens. J’ai dirigé ce ministère dans des moments difficiles. Je sais ce que c’est que de riposter sous pression. Et je sais aussi ce que coûte la dispersion.

Aujourd’hui, le paradoxe est insoutenable. Des fonds sont mobilisés aux niveaux national et international. Des moyens sont annoncés et des partenaires sont présents. Mais sur le terrain, la réalité est autre. Des défis logistiques bloquent les équipes. Des ruptures d’intrants persistent. Des véhicules sont immobilisés. Et surtout, des mouvements de grève touchent plusieurs zones de santé.
Nos personnels de première ligne protestent. Les uns pour le non-paiement de leurs primes, les autres pour réclamer l’amélioration de leur prise en charge. Comment demander à un homme ou à une femme en blouse de faire face à un virus aussi meurtrier alors qu’on ne respecte pas sa dignité ?

Chers compatriotes, chers partenaires,
Ebola ne négocie pas. Il profite de chaque faille. De chaque retard. De chaque division. Et lorsque la moitié des décès enregistrés survient en seulement vingt jours, nous n’avons plus le luxe de tergiverser.
Il est temps de revenir aux fondamentaux :
- Une coordination unique, claire et forte, avec un seul pilote et une seule chaîne de commandement.
- Le paiement immédiat et régulier des équipes de riposte. Sans elles, il n’y a pas de riposte.
- Une logistique d’urgence efficace : carburant, EPI, intrants et moyens de transport. Ce n’est pas du luxe, c’est une question de survie.
- La confiance des communautés. Sans elle, le traçage échoue, les malades échappent au dispositif sanitaire et le virus gagne.
- Une concentration urgente des moyens dans les zones les plus affectées, particulièrement en Ituri, sans négliger les foyers actifs du Nord-Kivu, du Haut-Uélé et des autres provinces touchées.

La RDC a une longue expérience de la lutte contre Ebola. Nous avons l’expertise. Nous avons les professionnels. Nous avons acquis, au prix de milliers de vies, une expérience que peu de pays possèdent dans la gestion de cette maladie. Nous avons aussi la mémoire de la douleur.
C’est précisément pour cette raison que nous ne pouvons pas accepter de voir l’histoire se répéter. Avec 2 011 morts, nous nous rapprochons dangereusement du bilan humain de la dixième épidémie, l’une des plus meurtrières que notre pays ait connues.

Ce qui doit désormais primer, c’est la volonté d’organiser, de coordonner, d’agir vite et de respecter ceux qui se battent en première ligne. Chaque journée perdue se mesure désormais en vies humaines.
Si nous n’agissons pas maintenant, avec rigueur, responsabilité et unité, les 2 011 morts d’aujourd’hui pourraient malheureusement devenir 3 000 demain.
L’histoire nous regarde. Les familles en deuil nous regardent. Agissons.
@tropik1fos

