KINSHASA — À peine annoncé par Félix Tshisekedi, le Dialogue national voulu par l’opposition, les prêtres catholiques et protestants congolais se heurte à une première contestation politique majeure. Au lendemain de l’adresse présidentielle du 27 août annonçant un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État », la Coalition Article 64 (C64) oppose un « non catégorique » au format proposé. L’opposition ne rejette pourtant pas le principe du dialogue qu’elle réclamait elle-même : elle conteste les conditions dans lesquelles celui-ci serait organisé et redoute un processus dont le pouvoir fixerait seul les participants, l’agenda et les limites.
Le premier désaccord porte précisément sur la méthode. Félix Tshisekedi prévoit un processus en deux étapes, avec des consultations dans les 26 provinces avant des assises nationales à Kinshasa, le tout devant être bouclé dans un délai maximal de trois mois. Pour la C64, ces consultations populaires ne sauraient se substituer à un véritable dialogue politique négocié entre les parties prenantes. La coalition, qui avait suspendu une précédente mobilisation pour donner une chance aux initiatives de dialogue, annonce désormais une nouvelle marche pour le 15 septembre, signe que la confrontation politique pourrait rapidement revenir dans la rue.

La deuxième fracture concerne l’inclusivité. Des figures de l’opposition, notamment Martin Fayulu, considèrent que Joseph Kabila et Corneille Nangaa doivent être associés au règlement de la crise. Tshisekedi défend une doctrine radicalement différente : les acteurs qui, à l’ouverture du processus, combattent l’ordre constitutionnel par les armes, occupent une partie du territoire ou administrent illégalement des entités ne pourront participer au Dialogue national comme composantes politiques. Le dossier de l’AFC/M23 doit, selon cette architecture, rester traité dans le cadre sécuritaire de Doha. Deux conceptions s’affrontent donc : Kinshasa sépare le contentieux politique national de la négociation avec la rébellion ; une partie de l’opposition estime qu’un règlement durable exige de réunir les principaux protagonistes de la crise.
Troisième ligne rouge : la Constitution. La C64 demeure méfiante face au débat sur une éventuelle réforme constitutionnelle et craint que la « refondation de l’État » annoncée ne serve de porte d’entrée à des transformations institutionnelles susceptibles de modifier les règles du jeu politique. Le pouvoir rejette cette interprétation et assure que le dialogue n’a vocation ni à remettre en cause les résultats des élections de 2023 ni à suspendre les institutions en place. Mais cette divergence révèle l’ampleur de la crise de confiance : avant même de discuter du fond, pouvoir et opposition ne s’accordent pas encore sur ce qui pourra ou non être mis sur la table.

Au fond, le véritable bras de fer porte désormais sur celui qui fixera les règles du dialogue. Après l’allocution présidentielle, Prince Epenge a annoncé des concertations entre la C64, Lamuka et l’ADD Congo pour arrêter une position commune. L’opposition veut un processus dont le format, la facilitation, les participants et l’agenda seraient suffisamment consensuels pour ne pas apparaître comme une initiative pilotée exclusivement par le pouvoir. Tshisekedi, de son côté, revendique le caractère souverain d’un dialogue « conçu par les Congolais et pour les Congolais », tout en refusant qu’il devienne un mécanisme de partage du pouvoir ou une voie permettant de transformer une conquête militaire en légitimité politique.
La RDC se retrouve ainsi devant un paradoxe : le pouvoir et une partie de l’opposition veulent dialoguer, mais ne s’accordent pas encore sur le dialogue lui-même. Tout l’enjeu des prochaines semaines sera de déterminer si les consultations provinciales peuvent créer suffisamment de consensus pour rapprocher ces positions ou si une partie importante de l’opposition choisira de rester en dehors du processus. Car un dialogue organisé sans les groupes armés peut correspondre à la ligne rouge souverainiste fixée par Tshisekedi ; mais un dialogue déserté par une frange significative de l’opposition politique risquerait, lui, de perdre une partie de sa portée nationale. Avant la bataille des idées commence donc celle des règles du jeu — et c’est peut-être elle qui décidera de la crédibilité des futures assises.
Par la Rédaction

