Une controverse sensible secoue la chaîne de mobilisation des recettes publiques en République démocratique du Congo. Selon une correspondance de la Direction générale des impôts (DGI) datée du 3 septembre 2026 et dont le contenu a été révélé dans la presse, l’administration fiscale a saisi le ministre des Finances au sujet d’anomalies présumées constatées dans ISYS-RÉGIES, la plateforme informatique utilisée pour assurer la traçabilité des recettes de l’État. Mais de là à conclure, comme certaines publications, à un « piratage d’État » ou à un « réseau mafieux » ayant siphonné des millions de dollars depuis la Banque centrale du Congo, il existe un pas que les éléments actuellement disponibles ne permettent pas encore de franchir.
Les faits rapportés sont néanmoins suffisamment sérieux pour mériter des explications. Selon les éléments attribués à la correspondance de la DGI, certaines opérations auraient été modifiées, annulées ou réintroduites dans ISYS-RÉGIES. Près de 195,4 millions de francs congolais de paiements auraient notamment disparu des registres, tandis que des écarts de plusieurs milliards de francs auraient été constatés dans les recettes de mars 2025. Une opération de TVA supérieure à 5,4 milliards de francs congolais, datant d’août 2024, présenterait également un traitement inhabituel. Il s’agit à ce stade d’anomalies signalées et non de détournements judiciairement établis.
L’affaire prend une dimension particulière parce qu’ISYS-RÉGIES constitue l’un des principaux outils de sécurisation de la chaîne des recettes publiques. Le système relie notamment la DGI, la DGDA, la DGRAD, les banques commerciales, la Banque centrale, le Trésor et la Comptabilité publique. Son objectif est précisément de permettre la traçabilité des paiements depuis leur encaissement auprès des institutions financières jusqu’à leur reversement et leur comptabilisation au profit du Trésor. La plateforme officielle est d’ailleurs hébergée sur le domaine de la BCC.
Un élément nouveau impose toutefois de traiter avec prudence les accusations qui circulent. Ce jeudi 10 septembre, la Banque centrale du Congo a rejeté les informations faisant état de suppressions ou de manipulations des recettes de l’État dans ISYS-RÉGIES. Selon le démenti rapporté dans la presse, la BCC soutient qu’aucune recette de l’État n’a été supprimée ou manipulée à travers la plateforme et rappelle que son utilisation repose sur des accès réservés aux utilisateurs autorisés. Nous sommes donc désormais en présence de deux positions qui doivent être confrontées techniquement : les anomalies signalées par la DGI et le démenti de la BCC.
C’est précisément ici que certaines publications vont beaucoup plus loin que les faits actuellement établis. Parler de « crime parfait des informaticiens de la BCC », de « réseau mafieux », de modification criminelle des « lignes de code », de fausses quittances créées au profit d’entreprises complices ou de « millions de dollars siphonnés » revient à attribuer des auteurs, un mécanisme criminel et une destination aux fonds avant qu’un audit technique ou une enquête judiciaire n’ait publiquement établi ces éléments. Les anomalies informatiques peuvent constituer les indices d’une fraude, mais elles peuvent aussi résulter de corrections, d’annulations, de problèmes d’apurement, de saisies tardives ou de dysfonctionnements dans les échanges de données. Les règles de fonctionnement de la chaîne prévoient d’ailleurs elles-mêmes des mécanismes d’annulation et d’extourne lorsque certaines informations de paiement ne correspondent pas.
Cela ne signifie pas pour autant que l’affaire doit être minimisée. Un rapport ITIE publié sur l’exercice 2023 relevait déjà, en se référant aux travaux de l’Inspection générale des finances, des failles techniques et procédurales empêchant une réconciliation parfaite entre les données de la DGI et celles d’ISYS-RÉGIES. Parmi les problèmes mentionnés figuraient notamment l’absence d’un identifiant unique automatique, des saisies manuelles tardives et un processus d’apurement non entièrement automatisé. Ces antécédents renforcent l’intérêt d’un audit permettant de distinguer une faiblesse structurelle du système d’une éventuelle manipulation intentionnelle.
Les conséquences potentielles dépassent largement une simple querelle entre administrations. Si une manipulation frauduleuse était finalement démontrée, elle poserait d’abord la question du manque à gagner pour le Trésor et de la récupération des sommes éventuellement détournées. Elle soulèverait ensuite une question de cybersécurité : qui peut modifier une opération dans ISYS-RÉGIES, avec quels privilèges, et surtout existe-t-il des journaux informatiques permettant d’identifier chaque intervention ? Enfin, elle pourrait remettre en cause la fiabilité de certaines données utilisées pour rapprocher les sommes payées par les contribuables, celles encaissées par les banques et celles effectivement comptabilisées au compte du Trésor.
L’enjeu est d’autant plus stratégique que la RDC et ses partenaires ont investi dans la digitalisation précisément pour combattre le coulage des recettes. L’Agence française de développement rappelle que le programme d’interconnexion des régies financières a bénéficié d’importants financements, tandis que l’Union européenne présente ISYS-RÉGIES comme un instrument permettant de suivre les paiements dus à l’État « de l’encaissement jusqu’au recouvrement ». Le système est aujourd’hui déployé dans les 26 provinces. Une perte de confiance dans son intégrité toucherait donc potentiellement l’ensemble de la chaîne nationale de perception.
Mais l’autre scénario doit également être considéré : si l’expertise technique confirme le démenti de la BCC et démontre que les opérations litigieuses correspondent à des corrections ou procédures normales plutôt qu’à des détournements, les accusations de « piratage d’État » auraient alors porté injustement atteinte à une institution stratégique et à ses agents. C’est pourquoi la question essentielle n’est plus de savoir quelle administration gagnera la bataille médiatique, mais de confronter les bases de données, les historiques de connexion, les journaux d’audit, les références bancaires et les écritures du compte général du Trésor.
L’affaire ISYS-RÉGIES appelle ainsi moins à un verdict précipité qu’à une clarification institutionnelle rapide et transparente. La DGI a soulevé des anomalies qui méritent d’être examinées ; la BCC affirme qu’aucune recette n’a été supprimée ou manipulée. Entre ces deux positions, seul un audit technique contradictoire et indépendant pourra déterminer s’il s’agit de dysfonctionnements, d’erreurs de traitement ou d’actes frauduleux, mesurer un éventuel préjudice et identifier, le cas échéant, les responsabilités. Car si la digitalisation doit protéger les recettes publiques contre l’intervention humaine, elle ne peut inspirer confiance que si chaque opération numérique peut elle-même être retracée, expliquée et auditée.
Par Thierry Bwongo

