TRIBUNE de l’Honorable Dr Jean-Jacques MBUNGANI MBANDA
Député national
Il est des questions qui dépassent les appartenances politiques, les provinces et les générations. Celle des dépouilles humaines congolaises encore conservées en Belgique en fait partie. Lors de mon passage à Bruxelles, j’ai eu l’occasion de me rendre à l’Institut des Sciences naturelles de Belgique et de me retrouver personnellement face à cette réalité. Plus de 400 dépouilles humaines congolaises seraient encore conservées dans des collections scientifiques constituées notamment durant la période coloniale. Derrière ces collections, il y a des hommes et des femmes, nos aïeux, séparés de leur terre et de leurs communautés. Ce ne sont pas de simples objets d’étude. C’est une question de mémoire nationale, de dignité humaine et de responsabilité envers notre histoire.
Certaines de ces dépouilles ont été emportées du Congo sans le consentement des personnes concernées ou de leurs familles, puis intégrées à des collections scientifiques et étudiées dans le contexte des conceptions anthropologiques de l’époque coloniale. Parmi elles figureraient également des chefs et des résistants ayant combattu pour leur liberté, leur peuple et leur terre. Plus d’un siècle après, notre génération doit avoir le courage de poser une question simple : que devons-nous faire pour que nos aïeux retrouvent enfin le chemin de la maison ?

La restitution, en juin 2022, de la relique de Patrice Emery Lumumba à sa famille nous a rappelé une vérité fondamentale : le temps n’efface ni la dignité d’un mort ni le devoir d’une Nation envers les siens. Les circonstances ne sont évidemment pas identiques et il ne s’agit pas de les confondre. Mais le principe demeure : une Nation doit pouvoir renouer avec ceux dont l’histoire a séparé les dépouilles de leur terre. Le dossier des restes humains congolais conservés en Belgique doit donc être considéré comme une véritable question nationale.
Il faut, à cet égard, reconnaître le travail accompli depuis cinq ans par AfriqHope ASBL, sous l’impulsion de sa présidente, Madame Leaty Babin. Par son travail de sensibilisation, de mémoire et de plaidoyer, cette organisation de la société civile a contribué à sortir cette question de l’oubli, à établir des passerelles avec les institutions belges et à attirer progressivement l’attention des autorités congolaises. La journée de commémoration et de réflexion « Le Chemin du Retour », prévue le 24 novembre 2026 à Bruxelles, doit constituer une nouvelle étape : celle du passage de la sensibilisation à une action institutionnelle coordonnée.
Cette évolution est déjà amorcée. Je salue l’attention accordée à cette question par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, ainsi que la démarche engagée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka et son Gouvernement auprès des autorités belges. L’implication de l’État donne désormais à ce dossier la dimension institutionnelle et diplomatique qu’il mérite. Mais le Parlement doit également prendre toute sa place. Parce que nous représentons le peuple congolais, la mémoire nationale relève aussi de notre responsabilité.

Le retour de nos aïeux ne peut cependant se limiter à organiser le transport de dépouilles entre Bruxelles et Kinshasa. Il faut identifier leur provenance lorsque cela est possible, consulter les communautés concernées, associer les chefs coutumiers et les autorités traditionnelles, déterminer les conditions de leur accueil et garantir le respect des traditions. La restitution doit être conçue comme un processus national, diplomatique, culturel, scientifique et mémoriel, construit dans le dialogue entre la RDC et la Belgique.
C’est pourquoi je plaide pour la mise en place d’un mécanisme national de coordination et de suivi, associant le Gouvernement, les institutions compétentes, les autorités coutumières et traditionnelles, les communautés concernées, les scientifiques et la société civile. L’expérience acquise par AfriqHope au cours de ces cinq années doit pouvoir contribuer à cette démarche collective. Il faut également accompagner la restitution d’un véritable travail de mémoire et d’éducation afin que notre jeunesse comprenne ce pan de notre histoire et puisse le transmettre aux générations futures.
Dans cette même logique, la désignation d’un Envoyé spécial chargé du suivi du retour des dépouilles humaines congolaises conservées en Belgique mérite d’être envisagée. Une telle mission permettrait d’assurer la continuité du dossier et de disposer d’un interlocuteur clairement identifié entre les institutions congolaises, les autorités belges et les autres acteurs concernés. Au regard du travail qu’elle mène depuis cinq ans, de sa connaissance du dossier et des relations établies avec les différentes parties, Madame Leaty Babin présente, à mon sens, l’expérience nécessaire pour assumer une telle mission, sous l’autorité et en coordination avec les institutions compétentes de la République.

Mais cette démarche doit aller au-delà d’une personne ou d’une organisation. L’Assemblée nationale devrait reconnaître officiellement la question des dépouilles congolaises conservées à l’étranger comme relevant de la mémoire nationale, de la dignité humaine et de notre héritage culturel, tout en assurant un suivi parlementaire des démarches entreprises. Le Gouvernement doit, pour sa part, poursuivre et renforcer le dialogue engagé avec le Royaume de Belgique afin que cette volonté de restitution débouche progressivement sur des résultats concrets. État, Parlement, société civile, autorités traditionnelles et communautés doivent avancer ensemble.
Nous avons hérité de leur terre. Nous avons hérité de leur histoire et de leur mémoire. Notre génération a désormais la responsabilité de leur rendre leur dignité et de les accompagner sur le chemin du retour. Ce dossier n’appartient ni à AfriqHope, ni à un ministère, ni aux seuls historiens ou scientifiques : il appartient à la République. Après tant d’années loin de leur terre, il est temps que nos aïeux retrouvent le chemin de la maison. Et ce chemin, l’État, le Parlement, les communautés, les autorités traditionnelles et la société civile doivent désormais le parcourir ensemble.
@tropik1fos

