KINSHASA — 962 millions de dollars déclarés comme décaissés par les donateurs internationaux pour combattre Ebola en République démocratique du Congo. Un peu plus de 200 millions seulement retracés lors d’un exercice de vérification. Entre les deux, un trou documentaire de plus de 700 millions de dollars sur lequel Africa CDC réclame désormais des comptes. L’alerte lancée à Kinshasa par son directeur général, le Dr Jean Kaseya, place brutalement la question de la transparence financière au cœur d’une riposte censée, avant toute chose, sauver des vies.
Les chiffres avancés sont considérables. Selon Jean Kaseya, les donateurs ont communiqué des informations faisant état de 962 millions USD effectivement décaissés au profit des partenaires chargés de mettre en œuvre la riposte. Mais lorsque l’Institut national de santé publique (INSP) a entrepris de confronter ces déclarations aux informations fournies par les organisations concernées, un peu plus de 200 millions seulement ont pu être retracés. Plus préoccupant encore : moins de 30 % des partenaires invités auraient participé à cet exercice de reddition des comptes.
Et l’affaire ne s’arrête pas là. Sur les quelque 200 millions retracés, près de 100 millions seraient encore détenus par des partenaires et n’auraient pas été utilisés. Pour Kaseya, la question des 700 millions restants doit donc être posée directement aux organisations qui ont reçu les financements. « Les 700 millions que nous recherchons ne sont pas chez le gouvernement, mais chez les partenaires », a-t-il précisé, écartant ainsi explicitement, à ce stade, l’idée que cette différence serait imputable aux caisses de l’État congolais.
Il faut cependant éviter un raccourci : 700 millions non retracés ne signifient pas automatiquement 700 millions détournés. L’exercice de vérification est incomplet et la faible participation des partenaires empêche encore d’établir précisément les montants reçus, dépensés, engagés ou toujours disponibles dans chaque organisation. Mais dans une urgence sanitaire d’une telle ampleur, l’impossibilité de suivre rapidement plusieurs centaines de millions de dollars constitue déjà un problème majeur de gouvernance. Africa CDC veut désormais savoir qui a reçu quoi, combien a été dépensé et pour quelles opérations.
L’interpellation prend une dimension encore plus sensible au regard des sommes mobilisées depuis le début de l’épidémie. Fin septembre, Jean Kaseya annonçait que les engagements internationaux cumulés pour la riposte avaient dépassé 2,9 milliards de dollars, après 700 millions supplémentaires promis en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Il avertissait déjà que les promesses financières ne suffisaient pas : chaque dollar devait pouvoir être suivi depuis l’engagement du donateur jusqu’au service effectivement fourni aux communautés touchées.
La question posée par Kaseya dépasse donc largement une querelle comptable. Comment demander continuellement davantage d’argent à la communauté internationale si les institutions chargées de coordonner la riposte ne peuvent pas déterminer rapidement où se trouvent plusieurs centaines de millions déjà déclarés comme décaissés ? Comment maintenir la confiance des bailleurs lorsque certains partenaires ne se présentent même pas à un exercice destiné à documenter l’utilisation des ressources reçues ? Et surtout, comment expliquer ce manque de visibilité aux familles frappées par Ebola, aux soignants exposés et aux structures sanitaires qui continuent de réclamer des moyens ?
Africa CDC réclame désormais la traçabilité. Les partenaires concernés devront fournir les pièces permettant d’établir le parcours de ces fonds. Car derrière les 700 millions de dollars aujourd’hui non retracés, il ne s’agit pas seulement de comptabilité : il s’agit de lits, d’équipements de protection, de laboratoires, de surveillance épidémiologique, de traitements, de personnel et de vies humaines. Tant que chaque dollar déclaré comme décaissé ne pourra pas être relié à son bénéficiaire et à son utilisation, une question restera entière : où est passé l’argent mobilisé pour combattre Ebola en RDC ?
Par Thierry Bwongo

