KINSHASA — La transformation de l’AFC/M23 en Front pour la refondation de la nation (FRN), désormais placé sous la direction de Joseph Kabila, commence à provoquer des réactions au-delà de Kinshasa. Devant le Conseil de sécurité, la France a replacé le « strict respect » de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC au cœur de son message. Washington, de son côté, veut maintenir la nouvelle configuration rebelle dans le processus de Doha. Mais une autre voix américaine va plus loin : Tibor Nagy Jr, ancien sous-secrétaire d’État aux Affaires africaines, estime que l’alliance désormais officielle entre Kabila et le M23 risque d’aggraver la guerre et d’ouvrir une nouvelle bataille pour le pouvoir à Kinshasa.
Le signal français est particulièrement intéressant. Le 13 octobre à New York, l’ambassadeur Jérôme Bonnafont a indiqué que Paris restait attentif aux développements liés à la « restructuration de mouvements armés aux revendications internes », avant de rappeler la nécessité du « strict respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC ». La France ne parle ni de sécession ni d’indépendance du Kivu et ne cite pas explicitement le FRN dans cette formulation. Il serait donc abusif d’y voir la confirmation d’un plan de partition. Mais, au lendemain de la restructuration de l’AFC/M23 autour de Joseph Kabila, la proximité entre les deux notions — recomposition des mouvements armés et intégrité territoriale — n’est pas anodine.

Les États-Unis privilégient pour l’instant une autre approche : empêcher que la naissance du FRN fasse voler Doha en éclats. Au Conseil de sécurité, Washington a continué d’exiger le retrait des forces rwandaises de la RDC et la fin du soutien au M23, tout en encourageant Kinshasa et la nouvelle configuration issue de l’AFC/M23 à poursuivre les progrès obtenus sous médiation qatarie et à finaliser les protocoles restant en discussion. Autrement dit, les Américains prennent acte de la restructuration sans considérer qu’elle efface automatiquement les engagements déjà négociés. Cela ne vaut pas reconnaissance politique ou juridique du FRN, mais indique clairement que Washington entend préserver le canal diplomatique.
Une voix américaine influente formule cependant une lecture beaucoup plus sévère. Tibor Nagy Jr, ancien sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines, estime que l’alliance officielle de Joseph Kabila avec le M23 « ne fera qu’aggraver le conflit » dans un Est congolais déjà profondément instable. Pour l’ancien diplomate, leur objectif semble désormais être le renversement du président Félix Tshisekedi, perspective qu’il qualifie d’« escalade majeure ». Cette appréciation n’engage pas l’administration américaine actuelle, mais elle pointe une rupture essentielle : avec Kabila à sa tête, le nouveau front ne porte plus seulement une contestation territoriale née dans les Kivu. Il affiche désormais une ambition directement dirigée contre le pouvoir central.

Et c’est précisément ici qu’une ancienne déclaration de Joseph Kabila revient comme un boomerang politique. Quelques mois auparavant, l’ancien président avait lui-même mis en garde contre une « soudanisation » de la RDC. Il préférait ce terme à celui de « balkanisation », voyant dans la crise congolaise certains mécanismes susceptibles de conduire à l’implosion progressive de l’État. Aujourd’hui, Kabila dirige depuis Goma un front politico-militaire intégrant les principaux dirigeants de l’AFC/M23 et revendiquant la possibilité de recourir à la force. Sultani Makenga, contrairement aux rumeurs annonçant son éviction, conserve d’ailleurs une place centrale dans le dispositif militaire du FRN.
Le paradoxe devient difficile à ignorer. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que Joseph Kabila prépare l’indépendance du Grand-Kivu ou qu’une proclamation sécessionniste serait imminente. Mais la « soudanisation » ne suppose pas nécessairement qu’une frontière nouvelle soit proclamée du jour au lendemain. Elle peut commencer par l’installation durable de pouvoirs concurrents : contrôle militaire d’un territoire, administration parallèle, prélèvement de ressources, organisation de services, commandement politique propre et capacité à négocier depuis une zone échappant au gouvernement central. Or plusieurs de ces éléments existent déjà dans les territoires contrôlés par l’AFC/M23.
C’est peut-être là que se trouve désormais la question la plus lourde. Le FRN veut-il conquérir Kinshasa ou se donne-t-il aussi les moyens de sanctuariser son pouvoir dans les Kivu si la conquête nationale échoue ? Paris remet l’intégrité territoriale au centre de son discours ; Washington tente de maintenir Doha vivant ; Tibor Nagy redoute une escalade vers le renversement de Tshisekedi. Aucun de ces signaux ne prouve l’existence d’un plan de partition. Mais si le FRN échouait à prendre le pouvoir central tout en réussissant à consolider durablement une autorité concurrente dans l’Est, Joseph Kabila pourrait se retrouver devant une contradiction historique : avoir alerté les Congolais contre la « soudanisation » de leur pays avant de contribuer, quelles que soient ses intentions initiales, à en réunir lui-même certains des ingrédients.
Par Thierry Bwongo

