KINSHASA — Les plus de 700 millions de dollars dont la traçabilité pose aujourd’hui problème dans la riposte contre Ebola n’ont jamais transité par les caisses du Gouvernement congolais. Face aux interprétations qui commencent à présenter cette affaire comme un nouveau scandale de corruption imputable à la RDC, le directeur général d’Africa CDC, Dr Jean Kaseya, remet les responsabilités à leur place : les 962 millions USD concernés ont été décaissés directement par les bailleurs aux organisations internationales et ONG chargées de mettre en œuvre la riposte. C’est donc auprès de ces partenaires que les comptes doivent d’abord être recherchés.
La précision est fondamentale. Selon Kaseya, 962,66 millions USD provenant des engagements initiaux des donateurs ont effectivement été décaissés. Mais le Gouvernement congolais ne dispose actuellement d’informations financières suffisamment documentées que sur environ 228 millions USD reçus par certains partenaires. Sur cette somme, quelque 127 millions auraient déjà été dépensés et environ 100 millions resteraient encore disponibles auprès des organisations concernées. L’écart à documenter dépasse ainsi 700 millions USD. Africa CDC ne parle cependant pas, à ce stade, de détournement : Kaseya évoque un grave défaut de transparence et de reddition des comptes.
Cette distinction change complètement la lecture du dossier. L’argent recherché n’a pas été versé au Trésor public congolais avant de devenir introuvable. Les bailleurs l’ont directement confié aux structures internationales et ONG intervenant dans la riposte. Reuters confirme que les quelque 962 millions USD ont été décaissés aux organisations chargées des opérations en RDC, et non au Gouvernement. Lors d’un premier exercice de vérification, seule une partie des partenaires s’est présentée pour communiquer ses informations financières. Pour Kinshasa comme pour Africa CDC, le problème est donc désormais de savoir précisément quelle organisation a reçu combien, ce qu’elle a dépensé, pour quelles activités et ce qu’elle détient encore.

C’est dans ce contexte que certaines réactions étrangères irritent une partie de l’opinion congolaise. Tibor Nagy Jr, ancien sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines, a notamment relié la controverse à la corruption qui frappe la RDC et à ses conséquences sur la population. Le problème de cette lecture est moins la dénonciation de la corruption — un mal réel et documenté en RDC — que son application à cette affaire précise sans rappeler immédiatement le circuit de l’argent. Les fonds au centre de la controverse n’ont pas été confiés au Gouvernement congolais. Les présenter comme une nouvelle illustration de la prédation des autorités nationales risque donc de déplacer la responsabilité avant même que l’exercice de traçabilité ne soit terminé.
Cela n’exonère pas pour autant l’État congolais de toute responsabilité. Kinshasa dirige officiellement la riposte et doit être capable de savoir qui intervient sur son territoire, avec quelles ressources et pour quels résultats. Kaseya lui-même reconnaît cette nécessité de renforcer la coordination. Mais responsabilité de coordination ne signifie pas responsabilité dans la gestion de fonds que l’État n’a jamais reçus. C’est précisément pourquoi Africa CDC exige désormais que les partenaires communiquent leurs données financières et annonce vouloir établir, bailleur par bailleur et organisation par organisation, la destination des sommes décaissées.
L’affaire pose ainsi une question rarement abordée avec la même vigueur lorsqu’il s’agit de l’aide internationale : la redevabilité doit-elle s’arrêter aux portes des ONG et des organisations internationales ? Lorsqu’un gouvernement africain reçoit des centaines de millions de dollars, bailleurs, institutions financières et opinions publiques exigent légitimement audits, justificatifs et résultats. La même exigence doit s’appliquer lorsque l’argent public international est confié à des partenaires de mise en œuvre. Dans les deux cas, ce sont des ressources destinées à sauver des vies et leur utilisation doit pouvoir être documentée.
Jean Kaseya promet désormais d’aller jusqu’au bout de cet exercice. C’est indispensable. Il faudra établir précisément la destination des plus de 700 millions USD encore insuffisamment documentés et distinguer ce qui a été dépensé, engagé, conservé ou éventuellement mal utilisé. Mais avant même que cette vérification soit achevée, une vérité est désormais établie : cet argent n’a pas été remis au Gouvernement congolais. Accuser indistinctement la RDC de l’avoir fait disparaître revient donc à demander des comptes au mauvais guichet. Cette fois, la transparence réclamée à Kinshasa doit aussi être exigée de ceux qui ont effectivement reçu les fonds.
Par Thierry Bwongo

