MOSCOU — Félix Tshisekedi a profité de la tribune du troisième Sommet Russie–Afrique pour clarifier la doctrine diplomatique de Kinshasa : se rapprocher de Moscou ne signifie pas s’éloigner de Washington, de Bruxelles ou d’autres partenaires. Dans son discours prononcé ce jeudi 29 octobre, le président congolais a défendu une diversification des alliances fondée sur la souveraineté, tout en demandant à la Russie de soutenir les efforts internationaux engagés pour mettre fin à la guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo.

« Pour nous, diversifier nos partenariats n’est pas choisir un camp : c’est renforcer notre liberté de décision au service de nos populations », a déclaré Félix Tshisekedi. Une formulation qui donne une orientation précise à la présence congolaise à Moscou. Alors que la compétition entre grandes puissances s’intensifie en Afrique, Kinshasa revendique une diplomatie d’intérêts plutôt qu’un alignement automatique sur un bloc.
Cette position prend une dimension particulière au regard de la guerre dans l’Est. Devant ses interlocuteurs russes et africains, le chef de l’État a dénoncé l’exploitation illicite des ressources naturelles qui contribue au financement et à la prolongation des conflits armés. « Notre choix est celui d’une paix durable, qui garantisse la sécurité de nos concitoyens et rétablisse l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national », a-t-il insisté.
Mais Tshisekedi ne s’est pas limité à rappeler la crise congolaise. Il a directement sollicité l’appui de la Russie à la mise en œuvre des résolutions 2773 et 2808 du Conseil de sécurité des Nations unies et aux efforts diplomatiques engagés à travers les processus de Washington et de Doha. Le message est politiquement significatif : malgré le rapprochement avec Moscou, Kinshasa ne remet pas en cause les médiations conduites notamment avec l’implication des États-Unis et du Qatar. Il cherche plutôt à élargir le soutien international autour des mécanismes déjà engagés.

Cette approche rejoint la doctrine énoncée par Tshisekedi sur la diversification. La RDC veut pouvoir approfondir ses relations avec la Russie tout en maintenant ses partenariats avec les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et les autres puissances. Moscou ne serait donc pas appelé à remplacer Washington, mais à s’ajouter aux partenaires que Kinshasa entend mobiliser en fonction de ses intérêts nationaux.
Sur le terrain économique, le président congolais a fixé plusieurs priorités : création d’emplois, énergie, infrastructures, sécurité alimentaire et transformation locale des minerais. Ce dernier dossier est particulièrement stratégique pour un pays qui dispose d’importantes réserves de cuivre, de cobalt et d’autres minerais critiques, mais qui cherche encore à capter une part beaucoup plus importante de leur valeur ajoutée avant exportation. La coopération avec la Russie sera donc également jugée sur sa capacité à produire des investissements et des projets industriels concrets.
Félix Tshisekedi a par ailleurs replacé la question de la représentation africaine dans la gouvernance mondiale au centre de son intervention. Il a plaidé pour une réforme du Conseil de sécurité des Nations unies afin que l’Afrique y dispose d’une représentation plus équitable. La RDC, qui siège comme membre non permanent du Conseil pour la période 2026-2027, entend, selon lui, exercer cette responsabilité en toute indépendance et privilégier le dialogue ainsi que le règlement pacifique des différends, y compris sur les crises en Ukraine et au Moyen-Orient.

Cette prise de position est particulièrement notable depuis Moscou. Tshisekedi ne reprend pas automatiquement la lecture russe des grands conflits internationaux et ne présente pas davantage son rapprochement avec la Russie comme une rupture avec l’Occident. La RDC cherche plutôt à construire une diplomatie multipolaire dans laquelle elle entend préserver sa marge de manœuvre entre Moscou, Washington, Pékin, Bruxelles et les autres centres de puissance.
C’est finalement par trois résultats que le président congolais veut mesurer l’utilité du sommet : « Davantage de sécurité, une capacité accrue à produire, une voix africaine mieux entendue : c’est à l’aune de ces trois résultats que nos peuples jugeront notre rencontre. » Après les déclarations de Moscou, le véritable test commencera donc dans les mois à venir : voir si cette diversification diplomatique apporte à la RDC davantage de soutien dans l’Est, des investissements productifs et une capacité réelle à transformer localement ses immenses ressources.
Par Thierry Bwongo

