KINSHASA — Et si la principale fracture du nouveau Front pour la refondation de la Nation ne concernait pas les hommes, mais la destination finale de la guerre ? Une analyse du Critical Threats Project (CTP), appuyée notamment sur les conclusions du Groupe d’experts des Nations unies, met au jour une divergence stratégique majeure : Joseph Kabila et certains dirigeants politiques de la rébellion regarderaient vers Kinshasa, tandis qu’une partie importante du noyau historique du M23 serait davantage intéressée par la consolidation de son pouvoir dans les Kivu. Une donnée qui donne une consistance nouvelle au risque d’une autonomie de fait de l’Est, sans pour autant démontrer l’existence d’un projet arrêté d’indépendance du « Grand-Kivu ».
La création du FRN, le 12 octobre à Goma, n’a en effet pas bouleversé l’architecture militaire de l’ancienne AFC/M23. Joseph Kabila en a pris la direction politique, Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa conservent des positions importantes et Sultani Makenga demeure au sommet de l’appareil militaire. Pour CTP, il s’agit donc davantage d’un reformatage politique que d’une reconstruction complète de la rébellion. Reuters aboutit à une lecture similaire : derrière le nouveau nom et l’arrivée spectaculaire d’un ancien président de la République, une grande partie des dirigeants et de l’appareil existants demeure en place.
Mais derrière cette continuité apparaît une fracture autrement plus importante. Selon les éléments du Groupe d’experts de l’ONU repris par CTP, Joseph Kabila et Corneille Nangaa nourriraient l’ambition d’étendre le rapport de force jusqu’à Kinshasa, tandis que la plupart des dirigeants du M23 se seraient opposés à des opérations militaires au-delà du Nord et du Sud-Kivu. Le FRN réunirait donc potentiellement deux stratégies : utiliser la puissance militaire accumulée dans l’Est pour changer le pouvoir national, ou consolider cette puissance là où elle possède déjà territoire, administration et profondeur militaire.
Cette deuxième hypothèse mérite désormais une attention particulière. Depuis ses conquêtes territoriales, l’AFC/M23 n’a pas seulement occupé des villes : le mouvement a entrepris de mettre en place des structures administratives, de gouverner des territoires, d’organiser des services et de construire les attributs d’un pouvoir local. CTP rapproche cette entreprise de ses revendications fédéralistes et considère qu’elles peuvent correspondre à un objectif infranational : obtenir ou imposer un espace largement autogouverné, séparé du contrôle effectif de Kinshasa. Autrement dit, la partition n’aurait même pas besoin d’être proclamée pour commencer à exister dans les faits.
C’est également ici que le facteur rwandais devient déterminant. Selon l’analyse de CTP, une campagne militaire vers Kinshasa nécessiterait l’accord de Kigali, mais aussi des moyens militaires rwandais considérables et un environnement régional suffisamment favorable. Elle obligerait surtout le M23 à éloigner ses forces de ses bases arrière, à étirer dangereusement ses lignes logistiques et à mettre en péril les positions acquises depuis plusieurs années dans l’Est. À l’inverse, consolider durablement les Kivu permettrait de préserver un espace stratégique frontalier, une influence politique et un accès aux ressources sans supporter les risques considérables d’une marche sur la capitale.

Voilà pourquoi le maintien de Sultani Makenga au sommet de l’appareil militaire mérite d’être observé avec autant d’attention que l’arrivée de Joseph Kabila à la présidence du FRN. Kabila apporte une stature politique nationale, des réseaux et une possibilité d’élargissement de la contestation au-delà des Kivu. Mais il ne fait pas disparaître les intérêts propres d’un appareil militaire enraciné depuis des années dans l’Est. Le FRN pourrait ainsi être puissant précisément grâce à cette addition de forces, tout en demeurant fragile parce que ses composantes ne poursuivent pas nécessairement le même objectif final.
Cette grille permet également de relire les prochains mouvements militaires. Une poussée durable vers Uvira, puis vers le Tanganyika, Kindu ou d’autres espaces éloignés du sanctuaire historique du M23 renforcerait l’hypothèse d’une stratégie nationale d’expansion. À l’inverse, une stabilisation des lignes de front accompagnée d’un renforcement des administrations locales, des mécanismes fiscaux, des services, des structures judiciaires ou sécuritaires dans les territoires contrôlés constituerait un indicateur beaucoup plus inquiétant d’institutionnalisation territoriale.
Il faut donc résister à la facilité du scénario spectaculaire d’une proclamation prochaine d’un « Grand-Kivu indépendant ». Aucun élément vérifié ne permet aujourd’hui d’affirmer que Kigali, Makenga ou le FRN auraient arrêté une telle décision. Le scénario à surveiller est plus discret et peut-être plus dangereux : celui d’un territoire qui resterait juridiquement congolais mais deviendrait progressivement administré, financé, sécurisé et gouverné hors du contrôle de Kinshasa. L’autonomie de fait précéderait alors toute éventuelle autonomie de droit.
C’est finalement le paradoxe que Joseph Kabila devra lui-même affronter. En prenant la tête du FRN, l’ancien président acquiert une force militaire qu’il ne possédait pas pour peser nationalement contre Félix Tshisekedi. Mais si cette force refuse de quitter durablement son sanctuaire oriental et privilégie la consolidation des Kivu, Kabila pourrait finir par donner une couverture politique nationale à un processus territorial dont l’aboutissement serait exactement l’inverse de son ambition : non pas conquérir Kinshasa depuis l’Est, mais éloigner progressivement l’Est de Kinshasa.
Par Thierry Bwongo

