L’Afrique accélère ses investissements dans les raffineries, pipelines, terminaux de stockage et complexes gaziers. Partout sur le continent, de nouveaux projets émergent ou d’anciennes infrastructures sont réhabilitées pour réduire la dépendance aux importations de produits finis et soutenir l’industrialisation. Pourtant, derrière cette dynamique prometteuse, un défi plus profond menace la rentabilité et la souveraineté énergétique du continent : le déficit de capital humain qualifié.
Pour Anibor Kragha, Secrétaire exécutif de l’African Refiners and Distributors Association (ARDA), le véritable risque africain n’est ni le manque de ressources, ni la rareté des financements, ni l’absence de technologies. Il réside dans l’insuffisance d’un vivier structuré de talents capables d’exploiter durablement ces actifs industriels. Sans ingénieurs, opérateurs, spécialistes sécurité, experts en maintenance et analystes numériques bien formés, les infrastructures risquent de rester sous-performantes malgré les milliards investis.
Dans le raffinage, ce constat est particulièrement frappant. Alors que l’Afrique dispose d’importantes réserves d’hydrocarbures, ses raffineries affichent encore des taux d’utilisation proches de 40 %, contre plus de 70 % ailleurs dans le monde. Si la vétusté des équipements explique une partie du problème, la faiblesse des compétences en optimisation des procédés, en fiabilité des installations et en sécurité industrielle pèse lourdement sur la performance. Pour les investisseurs, cette réalité transforme une simple question RH en risque financier majeur sur la rentabilité de long terme.
La pandémie de Covid-19 a brutalement exposé cette fragilité. Lorsque les frontières se sont fermées et que les ingénieurs expatriés ne pouvaient plus voyager, plusieurs installations africaines ont ralenti, voire suspendu leurs opérations. À l’inverse, les sites ayant investi dans les talents locaux ont montré une meilleure résilience. La leçon est claire : la souveraineté industrielle passe par la souveraineté des compétences.
Le continent possède pourtant un atout exceptionnel : près de 60 % de sa population a moins de 25 ans, soit la plus grande réserve de main-d’œuvre émergente au monde. Mais ce dividende démographique se heurte à un paradoxe : les entreprises peinent à recruter des profils spécialisés, tandis que les diplômés peinent à trouver un emploi adapté.
Le décalage entre les formations académiques et les besoins réels de l’industrie, la pénurie de profils pointus, la fuite des cerveaux et le manque de coordination entre universités, gouvernements et entreprises entretiennent ce cercle vicieux. La rupture de ce cycle exige une alliance systémique entre l’enseignement supérieur et le secteur productif.
À ce défi s’ajoute la révolution numérique. Maintenance prédictive, contrôle intelligent des unités, analyse des données en temps réel : les infrastructures modernes exigent désormais des profils hybrides, à la croisée de l’ingénierie et du numérique. L’intelligence artificielle peut aussi devenir un levier de formation grâce à des plateformes d’apprentissage adaptatif capables d’identifier les lacunes et de personnaliser les parcours.
Pour répondre à cette urgence, l’ARDA multiplie les initiatives à travers ses forums techniques, ses groupes de travail et ARDA Week, afin d’aligner les cursus universitaires sur les besoins du terrain. L’École de formation d’Abidjan illustre cette volonté de bâtir un véritable écosystème continental des compétences.
La conviction portée par Anibor Kragha est limpide : les infrastructures ne transforment pas un continent à elles seules ; ce sont les femmes et les hommes capables de les faire vivre qui créent la puissance industrielle.
Par la rédaction

