Par Guyroger Tshitenge
L’histoire politique congolaise est jalonnée d’alliances qui se sont davantage construites contre un adversaire que sur un véritable projet commun. La crise qui secoue déjà la plateforme C64 en est peut-être la démonstration la plus précoce.
Quelques semaines seulement après sa mise en place, la coalition censée fédérer les principales figures de l’opposition donne l’image d’un édifice dont les fondations vacillent. Le départ fracassant d’Alain Bolondjwa, accompagné d’accusations particulièrement graves contre les principaux ténors de la plateforme – Matata Ponyo, Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Delly Sessanga et Claudel Lubaya Kabinda –, ouvre une nouvelle séquence politique dont les conséquences pourraient dépasser le simple cadre d’un différend interne.
En affirmant que les véritables discussions ne porteraient plus sur les réformes institutionnelles ou les garanties démocratiques, mais sur un futur partage du pouvoir à travers un dialogue politique, Alain Bolondjwa frappe au cœur de la crédibilité de la C64. Plus encore, il soutient que chacun des leaders disposerait déjà d’une pré-liste de personnalités destinées à intégrer un éventuel gouvernement issu de ces négociations.
Si ces affirmations restent à démontrer, leur portée politique est considérable. Dans un pays où les dialogues successifs ont souvent débouché sur des arrangements institutionnels et une redistribution des postes, plutôt que sur des transformations profondes, ce récit risque de trouver un écho auprès d’une opinion publique profondément méfiante.
Le déplacement controversé à Bujumbura apparaît désormais comme le symbole de cette fracture. Présenté initialement comme une étape de concertation régionale, il est aujourd’hui décrit par l’un de ses anciens compagnons comme le point de départ d’une divergence stratégique majeure. Derrière cette controverse se cache une interrogation essentielle : la C64 cherche-t-elle une alternance politique ou une place à la table du pouvoir ?
Cette question est loin d’être anodine. Depuis plusieurs années, une partie de la société congolaise reproche aussi bien au pouvoir qu’à l’opposition de reproduire les mêmes schémas : dénoncer les dérives lorsqu’ils sont exclus du pouvoir, puis participer aux mêmes compromis lorsqu’une opportunité de gouverner se présente.

La fragilité actuelle de la C64 rappelle une constante de la vie politique congolaise : l’unité de circonstance résiste rarement aux ambitions personnelles. Tant que l’objectif consiste à s’opposer, les divergences demeurent secondaires. Mais dès que la perspective d’un dialogue ou d’une transition apparaît, les calculs individuels reprennent rapidement le dessus.
Pour Félix Tshisekedi, cette implosion précoce constitue paradoxalement une opportunité politique. Une opposition divisée peine à incarner une alternative crédible et réduit considérablement sa capacité de mobilisation. La fragmentation de ses adversaires pourrait ainsi renforcer la position du chef de l’État dans les négociations à venir, comme dans le débat public.
Reste que les déclarations d’Alain Bolondjwa ne sauraient, à elles seules, être tenues pour des faits établis. Elles relèvent, pour l’heure, d’accusations politiques qui mériteraient d’être étayées et auxquelles les personnalités mises en cause pourraient répondre. Mais, vraies ou exagérées, elles produisent déjà un effet politique : elles installent le doute.
En politique, le soupçon est parfois plus destructeur que la preuve. Une coalition qui commence par se défendre contre les accusations de ses propres membres consacre davantage d’énergie à préserver sa cohésion qu’à convaincre les citoyens.
La C64 était née avec l’ambition d’incarner une opposition unie. Elle se retrouve déjà confrontée au défi le plus redoutable : convaincre qu’elle est d’abord porteuse d’un projet de gouvernance, et non d’une nouvelle équation de partage du pouvoir. Si elle échoue à lever cette ambiguïté, elle risque de rejoindre la longue liste des coalitions congolaises dont l’histoire s’est écrite plus vite qu’elles ne se sont construites.
@tropik1fos

