Alors que les autorités sanitaires congolaises annoncent que le pic de l’épidémie d’Ebola est dépassé et mettent en avant une courbe nationale descendante, la progression géographique de la maladie et de nouvelles alertes venues des provinces brouillent ce tableau rassurant. Après le cas confirmé au Sud-Ubangi, des situations suspectes sont rapportées au Nord-Ubangi et dans la Mongala, tandis que des signaux sont également évoqués au Maniema et dans d’autres zones. Ce contraste entre le discours national et les informations remontant du terrain pose désormais une question centrale : que signifie réellement « contrôler » une épidémie lorsque sa géographie continue d’évoluer ?
Au Nord-Ubangi, l’alerte émane de responsables politiques de premier plan. Selon un message transmis à l’ancien ministre de la Santé Jean-Jacques Mbungani par le député national Dongo Yemo Mobutu, élu de Gbadolite et président du caucus des députés nationaux de la province, le gouverneur aurait placé en quarantaine 53 passagers d’une embarcation empruntée par le malade décédé à Gwaka, dans le Sud-Ubangi. Deux passagers se seraient cependant soustraits au dispositif avant de rejoindre Gbadolite à moto. Retrouvés après des recherches, ils présenteraient des symptômes et auraient été pris en charge, tandis que leurs familles et les personnes avec lesquelles ils ont été en contact auraient été identifiées. L’alerte a été transmise au professeur Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’INRB. Ces personnes demeurent, à ce stade, des cas suspects en attente d’une confirmation biologique.
L’opinion publique observe par ailleurs avec inquiétude l’apparition de signaux dans plusieurs provinces au-delà du foyer initial. Des alertes ont notamment été rapportées au Sud-Ubangi, au Nord-Ubangi, au Maniema et dans d’autres zones. Dans la Mongala, l’information faisant état d’un cas suspect a été portée à notre connaissance par l’Honorable Célestin Matili, élu de cette province, qui constitue à ce stade la source de ce signalement. Selon les éléments communiqués, un homme de 49 ans résidant au village Boso Mwanga est décédé à l’Hôpital général de référence de Boso Modanda après avoir présenté un tableau clinique ayant conduit les services sanitaires à suspecter la maladie à virus Ebola. Le cas aurait été notifié et investigué et un prélèvement effectué dans l’attente de son acheminement vers Lisala pour analyse. Cette extension géographique apparente appelle donc à renforcer la surveillance et la vérification épidémiologique plutôt qu’à considérer le seul franchissement d’un pic comme la preuve que l’épidémie est déjà sous contrôle.
Car, du point de vue de la santé publique, le contrôle d’une épidémie ne se réduit pas au franchissement de son pic. Il s’apprécie à travers plusieurs indicateurs combinés : une surveillance améliorée et exhaustive, l’identification et l’interruption des chaînes de transmission, la protection des populations susceptibles d’être exposées, la maîtrise de la létalité et une communication permettant aux communautés de comprendre les risques et de s’approprier la riposte. En épidémiologie de terrain, la surveillance analyse notamment la maladie selon le temps, le lieu et les personnes. Une diminution de la courbe nationale peut donc constituer un signal encourageant sans signifier que toutes les chaînes de transmission sont interrompues ou que l’expansion géographique est maîtrisée. La courbe peut descendre pendant que la carte, elle, continue de s’élargir.
À cette difficulté épidémiologique s’ajoute celle de la chaîne institutionnelle. Selon le député Dongo Yemo Mobutu, le personnel médical du Nord-Ubangi manquerait d’équipements de protection individuelle et de produits médicaux, tandis que la province éprouverait des difficultés à assurer la prise en charge des personnes mises en quarantaine. Plus interpellant, le parlementaire affirme avoir tenté sans succès de joindre directement le ministre national de la Santé avant de transmettre l’alerte à un membre de son cabinet et de saisir parallèlement le professeur Muyembe. Lorsqu’une alerte potentiellement liée à Ebola, portée par un gouverneur et un député national, semble rencontrer de telles difficultés pour atteindre rapidement les responsables centraux, la question dépasse la simple communication. L’exercice de la santé publique exige éthique, déontologie, bonnes pratiques, transparence, réactivité et expertise avérée en épidémiologie et en surveillance, particulièrement face à une maladie à forte létalité capable de franchir rapidement les frontières administratives.
Les résultats des investigations et prélèvements en cours seront donc déterminants. S’ils écartent Ebola, ils permettront de circonscrire ces alertes. S’ils confirmaient de nouvelles contaminations, il faudrait alors reconstituer minutieusement les déplacements, les chaînes de contacts, les délais de notification et surtout la chronologie des informations détenues par chaque niveau de responsabilité. Car la question n’est finalement plus seulement de savoir si la RDC a franchi statistiquement le pic de son épidémie, mais si les chaînes de transmission sont effectivement interrompues, si l’espace de propagation est maîtrisé et si chaque personne exposée est suffisamment rapidement identifiée et protégée. Et derrière cette interrogation scientifique en demeure une autre, beaucoup plus sensible : face aux alertes qui remontent de nouvelles provinces, sommes-nous devant les limites d’un dispositif de riposte qui peine à suivre l’épidémie, ou certaines informations sur son évolution réelle tardent-elles à être portées à la connaissance de la population ?
Par Thierry Bwongo

