TRIBUNE DE L’HON. DR JEAN-JACQUES MBUNGANI MBANDA
Député national, ancien Ministre de la Santé publique
Les dernières conclusions du Groupe consultatif d’urgence d’Africa CDC, relayées ce 18 septembre notamment par le journaliste Stanis Bujakera, viennent conforter une préoccupation que j’avais soulevée dans mes précédentes tribunes : la bataille contre Ebola ne se joue plus seulement dans les centres de traitement, mais de plus en plus au sein même de nos communautés. Les décès hebdomadaires seraient passés de 364 à la semaine 33 à 291 à la semaine 36, ce qui constitue un signal encourageant. Mais, dans le même temps, la proportion des décès communautaires serait passée de 51 % fin juin à plus de 69 % à la mi-septembre. Voilà l’indicateur qui doit aujourd’hui retenir toute notre attention.
Cette évolution rejoint l’analyse que j’avais faite de la différence de létalité observée entre l’Ituri et le Nord-Kivu. J’avais souligné qu’une même souche, Bundibugyo, ne pouvait à elle seule expliquer ces écarts et qu’il fallait regarder du côté des facteurs opérationnels : arrivée tardive au centre de traitement, saturation des capacités de prise en charge et insuffisances dans le suivi des contacts. Dans une seconde analyse, j’avais également attiré l’attention sur le nombre important de décès survenant encore à domicile. Les nouvelles données d’Africa CDC renforcent donc la nécessité de concentrer davantage nos efforts sur la détection précoce.

Lorsque près de sept décès sur dix surviennent dans la communauté, nous devons nous demander pourquoi les malades arrivent encore trop tard dans les structures adaptées. Cela peut traduire des difficultés de détection, des réticences communautaires, des problèmes d’accès aux soins, une information insuffisante ou encore des malades qui restent plusieurs jours à domicile avant de solliciter le système sanitaire. La baisse globale des décès ne doit donc pas masquer cette vulnérabilité persistante.
Le Groupe consultatif d’urgence d’Africa CDC appelle d’ailleurs à la prudence : la transmission n’est pas encore maîtrisée de manière homogène et les données disponibles ne permettent pas encore de considérer que tous les foyers ont franchi leur pic. Le maintien de l’état d’urgence sanitaire continental doit être compris dans ce contexte. Une tendance favorable dans certains foyers constitue une avancée, mais elle ne signifie pas encore que toutes les chaînes de transmission sont interrompues.
Ma première recommandation s’adresse donc aux familles : alertez dès les premiers symptômes suspects, particulièrement lorsqu’il existe un contact à risque ou que l’on se trouve dans une zone touchée. Toutes les fièvres ne sont évidemment pas Ebola. Mais rester plusieurs jours à domicile en pratiquant l’automédication peut retarder dangereusement le diagnostic et la prise en charge. Relais communautaires, infirmiers et équipes de surveillance doivent être saisis rapidement afin que le malade soit évalué et orienté.

Ma deuxième recommandation concerne la riposte : inversons davantage la pyramide. Au lieu d’attendre principalement les malades dans les grands centres de traitement, rapprochons la détection des communautés. Renforçons les équipes mobiles, les relais communautaires et les unités de proximité capables d’identifier rapidement les cas suspects et de communiquer dans les langues locales. La bataille doit désormais se gagner dans les villages, les quartiers, les marchés et les familles, avant que le malade n’arrive dans un état critique à l’hôpital.
Ma troisième recommandation s’adresse au Gouvernement et aux responsables de la riposte : renforçons la transparence des données par province et par foyer. Au-delà du chiffre national, la population et les professionnels devraient pouvoir connaître régulièrement le nombre de nouveaux cas, de décès, la proportion des décès communautaires, le nombre de contacts effectivement suivis et l’évolution de la transmission dans chaque province. Une épidémie multifocale doit être analysée foyer par foyer.
Cette transparence ne vise pas à mettre en accusation le Gouvernement ou les équipes de riposte. Au contraire, les efforts considérables consentis par les autorités, nos soignants et nos partenaires doivent être reconnus et soutenus. Mais la meilleure manière de protéger les progrès accomplis consiste précisément à identifier rapidement les endroits où la riposte reste fragile et à y concentrer les ressources. En santé publique, reconnaître une faiblesse n’est pas reconnaître un échec : c’est se donner les moyens de la corriger.

Nous devons maintenant gagner la bataille de la proximité et de la confiance. Les lits, les centres de traitement et les moyens médicaux restent indispensables, mais ils ne peuvent produire leur plein effet si les malades arrivent trop tard. Chaque contact retrouvé, chaque famille qui donne l’alerte rapidement, chaque relais communautaire correctement équipé et chaque patient orienté précocement constituent une barrière supplémentaire contre la transmission.
Les données présentées par Africa CDC doivent donc être reçues à la fois comme un encouragement et un avertissement. Oui, certains indicateurs évoluent favorablement. Mais lorsque la proportion des décès communautaires augmente, nous ne pouvons pas relâcher la surveillance. La RDC possède une immense expérience de la lutte contre Ebola : mettons-la au service d’une riposte encore plus proche des populations, plus transparente et plus précoce. La bataille contre Ebola ne sera définitivement gagnée ni dans les statistiques ni dans les déclarations, mais lorsque la dernière chaîne de transmission aura été interrompue jusque dans nos villages et nos quartiers.
Hon. Dr Jean-Jacques MBUNGANI MBANDA
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique
@tropik1fos

