Tribune de l’Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda, Député national, ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
Joseph Kabila vient de poser un acte d’une extrême gravité. Un ancien Président de la République, qui a dirigé ce pays pendant dix-huit ans, prêté serment devant la Nation et qui devrait, plus que quiconque, mesurer le prix du sang versé pour préserver l’unité du Congo, choisit aujourd’hui de prendre la tête du FRN aux côtés de Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga. Le nouveau front succède officiellement à l’AFC et revendique le droit de combattre le pouvoir « par tous les moyens, y compris la force ». Il ne s’agit donc plus d’une divergence avec Félix Tshisekedi. Il ne s’agit même plus d’une opposition politique. C’est un ancien chef de l’État qui choisit le camp des armes contre les institutions de la République qu’il a lui-même dirigées. Politiquement et moralement, c’est une trahison de l’héritage républicain dont il était dépositaire.
Pendant des mois, certains ont tourné en dérision les mises en garde du Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. On l’accusait de s’inventer un ennemi ou de vouloir éliminer politiquement son prédécesseur. Aujourd’hui, le masque tombe. Mais l’acte posé à Goma va beaucoup plus loin qu’une querelle entre deux hommes. Il menace les efforts diplomatiques engagés à Washington, Doha et ailleurs pour arracher enfin notre pays au cycle de la guerre. Au moment où la diplomatie cherche péniblement à faire taire les armes, Joseph Kabila choisit de donner une nouvelle architecture politique à ceux qui les portent. Chaque menace d’offensive, chaque proclamation de renversement du pouvoir fragilise la confiance, inquiète les investisseurs, ralentit la reconstruction, détourne vers la guerre des ressources destinées aux écoles, aux hôpitaux et aux routes, et rend plus difficile encore le travail de ceux qui tentent d’obtenir la paix.
Cette annonce embarrasse particulièrement les États-Unis, qui ont sanctionné Joseph Kabila en avril dernier en raison de ses liens avec le M23 et l’AFC. Washington a investi son poids diplomatique dans le règlement du conflit et s’est opposé aux soutiens de la rébellion. L’administration Trump est donc placée devant une réalité nouvelle : celui qu’elle sanctionnait hier pour son soutien à l’AFC/M23 dirige aujourd’hui ouvertement le front qui succède à l’AFC. Kabila semble ainsi chercher à obtenir par les armes une centralité politique qui pourrait demain lui garantir une chaise dans les négociations. Voilà le dangereux précédent qu’il faut refuser : prendre les armes, conquérir un territoire, menacer Kinshasa et espérer ensuite être récompensé par une place privilégiée à la table de la paix. La RDC a déjà trop souffert de cette mécanique.
Et qu’on cesse alors de nous donner des leçons de Constitution ! Corneille Nangaa et ses compagnons ont longtemps présenté Félix Tshisekedi comme un Président qui menacerait l’ordre constitutionnel. Mais depuis quand défend-on la Constitution avec une rébellion ? Depuis quand sauve-t-on la démocratie en annonçant que l’on peut renverser ses institutions par la force ? On ne peut pas brandir la Constitution à Kinshasa et brandir le fusil à Goma. Joseph Kabila disposait pourtant d’une autre voie. Celui que l’on avait fini par appeler le « père de l’alternance » pouvait devenir un grand leader de l’opposition, mobiliser, critiquer, proposer et attendre le verdict des urnes. Étienne Tshisekedi a combattu politiquement pendant des décennies sans lever une armée contre son pays. Kabila avait cette possibilité. Il a choisi le raccourci des armes et abîme lui-même la partie la plus honorable de son héritage.
Je mesure d’autant mieux la gravité de ce choix que j’ai exercé des responsabilités gouvernementales. Lorsque j’ai pris mes fonctions au ministère de la Santé publique, Hygiène et Prévention, je n’ai pas découvert un système florissant. J’ai trouvé un appareil sanitaire profondément fragilisé : structures à reconstruire, agents à remotiver, gouvernance à assainir, confiance à restaurer. Il fallait reconstruire matériellement, structurellement, mais aussi moralement. C’est ce pays-là que Félix Tshisekedi a hérité et qu’il faut remettre debout tout en combattant Ebola, le choléra et d’autres épidémies, en poursuivant la gratuité de l’enseignement primaire et de la maternité, en construisant écoles, centres de santé, routes et infrastructures, tout en finançant une guerre imposée à la République. Tout n’est pas parfait. Beaucoup reste à corriger. Mais il existe une différence fondamentale entre critiquer une maison parce qu’elle se reconstruit trop lentement et prendre les armes pour la brûler.

Et pendant que certains fabriquent des frontières politiques entre Congolais, regardons simplement nos Léopards. Leur parcours jusqu’à la Coupe du monde 2026 a réussi, pendant quelques heures et quelques jours, ce que tant de discours politiques peinent parfois à accomplir : faire battre le pays avec un seul cœur. Quand un Léopard marque, personne ne demande s’il vient de l’Est ou de l’Ouest, s’il est Luba, Kongo, Mongo, Ngbandi, Nande ou Shi. De Goma à Kinshasa, de Lubumbashi à Kisangani, de Beni à Budjala, c’est le même drapeau qui se lève et le même Congo qui crie. Voilà la Nation que nous devons défendre. Nos Léopards nous rappellent par le sport ce que certains politiciens semblent avoir oublié : nos différences ne nous condamnent pas à nous séparer ; elles peuvent nous rendre plus forts lorsque nous jouons sous le même maillot.
C’est pourquoi la montée des discours identitaires autour de cette guerre est particulièrement dangereuse. Il n’existe pas deux Congo. Il n’existe pas une République de l’Est opposée à celle de l’Ouest. Notre pays est multiculturel, multilingue et riche de ses différences. Et personne ne doit désormais utiliser Joseph Kabila pour blanchir Kigali. Que l’ancien Président congolais prenne la tête du FRN ne fait pas disparaître les responsabilités extérieures documentées dans cette guerre. Kigali ne peut pas montrer Kabila et nous dire demain : “Voyez, c’est une affaire entre Congolais.” Kabila répondra de son choix devant les Congolais et devant l’Histoire ; le Rwanda devra répondre de son rôle dans la déstabilisation de notre territoire. L’un n’efface pas l’autre.
Voilà pourquoi notre soutien aux FARDC doit être total. Ces femmes et ces hommes ne défendent ni l’UDPS, ni l’Union sacrée, ni la carrière politique d’un individu. Ils défendent un territoire, un drapeau et une Nation. Le Président Félix-Antoine Tshisekedi, Chef de l’État et Commandant suprême, porte aujourd’hui la responsabilité historique de conduire cette résistance, de renforcer notre appareil de défense et de poursuivre simultanément la bataille diplomatique. La majorité doit comprendre la gravité du moment : quand la République est attaquée, la première majorité qui doit se former est celle de la Nation. Cela n’interdit ni la critique ni l’opposition. Cela trace simplement une frontière infranchissable entre combattre démocratiquement un gouvernement et prendre les armes contre son pays.
Il faut également comprendre ce que la guerre nous vole. Chaque milliard englouti dans l’effort militaire est un milliard que la République aurait préféré consacrer à ses routes, ses écoles, ses hôpitaux, son agriculture et sa jeunesse. Chaque nouvelle menace retarde le retour des déplacés, refroidit l’investissement, fragilise le commerce régional et donne aux prédateurs une nouvelle occasion de piller nos ressources. La guerre n’est pas seulement une ligne de front : elle est une taxe monstrueuse imposée au développement du Congo. Ceux qui promettent une « refondation » par les armes devraient commencer par expliquer aux Congolais combien de morts, de déplacés, d’écoles détruites et d’années perdues ils sont encore disposés à leur imposer pour conquérir le pouvoir.
Nous avons mis plus de vingt-cinq ans à sortir progressivement du Congo des rébellions, des accords arrachés sous la menace des fusils et des partages de pouvoir négociés après des massacres. Nous ne retournerons pas à cette époque. La vraie refondation est celle d’une République capable de se soigner, d’éduquer ses enfants, de construire ses routes, de protéger ses ressources, de défendre ses frontières et de changer ses dirigeants par les urnes. Joseph Kabila a fait son choix. Le nôtre doit être celui de la République, des FARDC, de l’unité nationale et de la paix. Félix Tshisekedi peut être critiqué, combattu politiquement et, lorsque l’heure constitutionnelle viendra, le peuple souverain décidera de la suite. Mais aucun Congolais, ancien Président ou pas, ne doit pouvoir prétendre conquérir par un fusil ce que seule la Nation a le droit de donner par un bulletin de vote.
Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
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