Kinshasa — Plusieurs mois après son départ de l’Inspection générale des finances (IGF), l’action de Jules Alingete continue d’être évaluée à travers ses effets sur la gouvernance économique et sociale de la République démocratique du Congo. Selon une enquête de l’institut Les Points réalisée les 9 et 10 mai 2025, 89 % des personnes interrogées portaient une appréciation favorable sur son bilan, contre 8 % d’opinions négatives et 3 % sans opinion. Au-delà de la popularité de l’ancien patron de l’IGF, ce résultat apparaît comme une reconnaissance du travail accompli durant cinq années pour replacer le contrôle des finances publiques au cœur de la gestion de l’État.
Nommé en juillet 2020, Jules Alingete avait hérité d’une institution relativement peu visible dans l’opinion. Sous sa direction, l’IGF s’est progressivement imposée comme un acteur majeur de la surveillance de la dépense publique, des entreprises du portefeuille, des grands contrats et de la mobilisation des recettes. La « patrouille financière », les audits et les contrôles réguliers ont contribué à installer chez les gestionnaires publics une nouvelle exigence de justification de l’utilisation des ressources de l’État. L’enjeu dépassait la seule lutte contre la corruption : chaque franc soustrait aux détournements ou sécurisé dans les circuits publics représente potentiellement davantage de ressources disponibles pour les salaires, les écoles, les hôpitaux, les routes, l’eau, l’électricité et les autres politiques sociales.
C’est dans cette perspective que doivent être appréciées les retombées socio-économiques de cette période. Les recettes publiques ont fortement progressé entre le début et la fin du mandat d’Alingete, même si cette évolution résulte de plusieurs facteurs et ne saurait être attribuée à la seule IGF, qui n’est pas une régie financière. Le renforcement du contrôle a néanmoins participé à un environnement favorisant une meilleure traçabilité des recettes et des dépenses, la réduction des déperditions et une responsabilisation accrue des gestionnaires. En renforçant la capacité financière de l’État, cette discipline constitue indirectement un levier de financement des politiques publiques et donc d’amélioration des conditions de vie.

Plusieurs dossiers ont illustré cette volonté de replacer l’intérêt économique national au centre du contrôle. Celui de la Sicomines et du contrat sino-congolais demeure l’un des plus emblématiques, l’IGF ayant contesté le déséquilibre entre les engagements initiaux et les infrastructures effectivement réalisées au bénéfice de la RDC. Les contrôles des entreprises publiques, des marchés, des investissements et des régies financières participaient de la même logique : faire en sorte que les ressources et actifs publics produisent davantage de valeur pour la collectivité. Cette philosophie constitue probablement l’une des dimensions les plus importantes de l’héritage laissé par l’ancien Inspecteur général.
L’impact du passage d’Alingete ne se limite cependant pas aux dossiers contrôlés. Il concerne également l’outil institutionnel laissé à ses successeurs. L’IGF a renforcé ses effectifs, recruté et formé une nouvelle génération d’inspecteurs, amélioré ses capacités matérielles et développé des méthodes de contrôle plus préventives. Cette transformation signifie que son successeur, Christophe Bitasimwa Bahii, ne repart pas de zéro : l’actuelle administration hérite d’une institution plus visible, mieux outillée et surtout d’une opinion publique désormais beaucoup plus attentive au contrôle des deniers publics.
C’est également sous cet angle que le score de 89 % prend une dimension particulière. Sous réserve de la méthodologie et de la représentativité du sondage Les Points, une telle appréciation traduit une attente populaire : celle de voir le contrôle financier produire des effets concrets sur la gestion de l’État. L’intérêt suscité par l’expérience congolaise dans certains travaux académiques consacrés à la corruption et à la gouvernance en Afrique vient renforcer cette reconnaissance. Le défi consiste désormais à faire passer cette dynamique du bilan d’un homme à une véritable culture institutionnelle.

Pour l’actuelle direction de l’IGF, l’héritage est donc autant un acquis qu’une responsabilité. Christophe Bitasimwa et ses équipes doivent consolider ce qui a été construit, mais également franchir une nouvelle étape : davantage de contrôle systémique, de traçabilité numérique, d’exploitation des données financières et surtout de mesure des résultats. L’opinion devra pouvoir savoir combien les interventions de l’IGF permettent de récupérer, de sécuriser ou d’économiser pour l’État, et comment ces ressources contribuent finalement au financement du développement.
Le principal héritage de Jules Alingete pourrait ainsi ne pas résider dans sa seule popularité ni même dans les dossiers qui ont marqué son mandat. Il se trouve dans l’idée désormais installée que le contrôle des finances publiques possède une finalité profondément sociale : protéger l’argent public afin qu’il revienne à ceux auxquels il est destiné. Les 89 % d’opinions favorables apparaissent, dans cette perspective, comme la reconnaissance d’un travail dont l’actuelle administration de l’IGF porte désormais la continuité. Car la réussite définitive de la période Alingete se mesurera aussi à la capacité de l’institution qu’il a laissée derrière lui à transformer durablement la discipline financière en écoles, infrastructures, services publics et amélioration concrète du quotidien des Congolais.
Par Didier Mbongomingi

