À Kinshasa, la lutte contre la précarité menstruelle a quitté le simple cadre associatif pour s’inviter dans le débat public et politique. Réunis ce jeudi autour d’une table ronde organisée par la Fondation Ultime Espoir sur le thème « Briser les barrières de la précarité menstruelle », médecins, acteurs communautaires, fondations et responsables publics ont appelé à faire de la santé menstruelle une véritable priorité nationale. Au cœur des échanges : l’accès aux protections hygiéniques, la dignité des jeunes filles, le maintien des élèves à l’école et l’implication directe de l’État congolais dans cette problématique encore largement taboue.
Parmi les interventions les plus remarquées, celle de l’honorable Dr Jean-Jacques Mbungani, qui a plaidé pour l’inscription d’une ligne budgétaire spécifique consacrée à la santé menstruelle dans le budget de l’État. Pour l’ancien ministre de la Santé, la RDC ne peut continuer à laisser cette question reposer uniquement sur les ONG et les initiatives privées. « Il faut que cette prise en charge devienne la responsabilité de l’État », a-t-il insisté, rappelant que les femmes et les jeunes filles représentent près de la moitié de la jeunesse congolaise. Selon lui, les menstruations ne doivent plus être considérées comme un sujet marginal ou honteux, mais comme une réalité biologique normale nécessitant des politiques publiques durables.

Le député-médecin a également proposé plusieurs pistes concrètes, notamment l’adoption d’une loi-cadre sur la santé menstruelle. Celle-ci pourrait intégrer la gratuité des serviettes hygiéniques réutilisables et des culottes menstruelles dans les écoles publiques, l’exonération de la TVA sur les produits d’hygiène menstruelle, ainsi que l’obligation d’installer des toilettes non mixtes équipées d’eau et de savon dans les établissements scolaires. Comparant cette approche aux campagnes nationales de distribution de moustiquaires imprégnées contre le paludisme, Jean-Jacques Mbungani estime que la distribution de protections hygiéniques devrait relever du même niveau d’engagement public. « La RDC ne peut parler d’émergence si la moitié de sa jeunesse perd plusieurs jours d’activités à cause des menstruations », a-t-il déclaré.
La Fondation Equity Afya a, de son côté, mis en lumière plusieurs initiatives africaines innovantes déjà expérimentées au Kenya, en Ouganda, au Rwanda et progressivement en RDC. Ces programmes reposent sur la fabrication locale de serviettes hygiéniques écologiques et réutilisables, souvent produites par des femmes entrepreneures formées à la confection artisanale et à la distribution communautaire. Selon les intervenants, ces solutions permettent à la fois de réduire les coûts, de limiter les déchets plastiques, de créer des emplois et de lutter contre l’absentéisme scolaire des jeunes filles.

En République démocratique du Congo, plusieurs associations féminines et organisations communautaires développent déjà des kits d’hygiène menstruelle accessibles aux adolescentes, tout en menant des campagnes de sensibilisation dans les écoles, les églises, les médias communautaires et les réseaux sociaux afin de briser les tabous culturels liés aux règles. Certaines structures sanitaires commencent également à intégrer l’éducation menstruelle, l’accompagnement psychosocial et la distribution de kits d’hygiène dans leurs activités de santé communautaire, malgré des moyens encore limités.
Au terme de cette table ronde, un constat s’est imposé parmi les participants : la santé menstruelle ne relève plus uniquement de l’hygiène intime, mais constitue désormais un enjeu de dignité, d’éducation, de santé publique, d’égalité sociale et même de développement économique. Entre plaidoyer politique, innovations locales et mobilisation communautaire, les acteurs engagés dans cette cause espèrent désormais voir émerger une véritable stratégie nationale capable de transformer durablement la condition des millions de jeunes filles congolaises confrontées chaque mois à la précarité menstruelle.
Par Thierry Bwongo

