De Yambuku en 1976 à Bulu en 2026 : un seul cas suffit pour relancer une chaîne de transmission
Par l’Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national, ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
Chers compatriotes,
Depuis la première épidémie identifiée à Yambuku en 1976, la République démocratique du Congo a accumulé une expérience exceptionnelle dans la lutte contre Ebola. Cinquante ans plus tard, nous en sommes pourtant à notre 17ᵉ épidémie et la peur demeure. Depuis mai 2026, le pays compte désormais plus de 8 300 cas confirmés et 4 018 décès, selon les dernières données disponibles. Pour comprendre pourquoi cette épidémie reste aussi difficile à maîtriser malgré notre expérience, je propose de la regarder à travers trois dimensions simples : le temps, le lieu et les personnes.
La première leçon de l’histoire : un seul cas peut tout faire redémarrer
L’histoire d’Ebola en RDC nous enseigne qu’un foyer apparemment éloigné peut être relié à une chaîne de transmission par la mobilité d’une seule personne infectée. Nous l’avons observé lors de précédentes épidémies et nous venons encore de le constater avec l’apparition de cas au Sud-Ubangi, à plus de 1 000 kilomètres des principaux foyers de l’Est. Dans une population très mobile, un malade qui voyage peut devenir un véritable nœud de transmission, laissant derrière lui plusieurs contacts dans différentes localités.
C’est précisément ce qui doit nous préoccuper aujourd’hui autour de Bulu et de l’aire de santé d’Akula. Dans cette région ouverte sur les déplacements fluviaux, un cas non détecté suffisamment tôt peut parcourir de longues distances et multiplier les contacts. Le fleuve Congo constitue une formidable voie de communication et d’échanges pour notre pays ; dans un contexte épidémique, cette mobilité impose parallèlement une surveillance sanitaire particulièrement rigoureuse.
L’expérience de Yambuku en 1976 reste riche d’enseignements. La transmission avait notamment été amplifiée dans le milieu sanitaire par l’utilisation de matériel d’injection contaminé. La maîtrise de l’épidémie avait nécessité l’interruption de ces pratiques, l’isolement des malades et contacts à risque ainsi qu’un renforcement drastique des mesures de prévention. Cinquante ans plus tard, le principe demeure : un seul cas non détecté peut entretenir une chaîne de transmission ; la fin d’une épidémie exige, elle, l’interruption complète de ces chaînes.
Où en sommes-nous ? Regarder le temps, l’espace et les personnes
Le premier indicateur est le temps. Une diminution des cas constitue évidemment une bonne nouvelle, mais une courbe qui descend puis remonte dans certains foyers appelle à la prudence. Plus important encore, nous devons savoir si les nouveaux malades appartiennent majoritairement aux listes de contacts déjà identifiés et suivis. Lorsque de nombreux nouveaux cas apparaissent en dehors des chaînes connues, cela signifie que la surveillance doit encore être renforcée.
Le deuxième indicateur est l’espace. L’épidémie ne se limite plus à son foyer initial : elle a parcouru des centaines, voire plus de 1 000 kilomètres, et atteint de nouvelles zones de santé. Le cas du Sud-Ubangi nous rappelle ainsi qu’une amélioration dans certains foyers de l’Ituri ne signifie pas automatiquement une maîtrise nationale de l’épidémie. Chaque zone touchée possède sa propre dynamique et doit être sécurisée jusqu’à l’interruption de sa chaîne de transmission.
Le troisième indicateur concerne les personnes, et deux signaux doivent particulièrement retenir notre attention. Le premier est l’apparition de cas qui n’étaient pas préalablement identifiés comme contacts : cela peut révéler des chaînes de transmission encore inconnues. Le second est la persistance d’infections associées aux soins et l’exposition des professionnels de santé. Lorsqu’un médecin, un infirmier ou un autre prestataire est contaminé dans l’exercice de son métier, nous devons immédiatement interroger et renforcer les dispositifs de prévention et contrôle des infections. Protéger le personnel soignant, c’est protéger tout le système de santé.
Il faut néanmoins reconnaître les progrès observés dans certaines zones, notamment en Ituri, où la situation s’est stabilisée dans plusieurs foyers. Ces résultats doivent être salués : ils sont le fruit du travail du Gouvernement, des équipes de riposte, des professionnels de santé, des communautés et de nos partenaires. Mais une amélioration locale ne doit jamais conduire à une démobilisation nationale. Avec Ebola, la dernière chaîne de transmission est aussi importante que la première.
La riposte se gagne dans la zone de santé
C’est ici que se trouve, à mon sens, la principale leçon de nos cinquante années de lutte contre Ebola : cette épidémie ne se gère pas uniquement depuis Kinshasa ; elle se gagne dans les zones de santé. Le niveau central doit définir la stratégie, mobiliser les moyens, coordonner et rendre compte. Mais le véritable champ de bataille reste la zone de santé, avec sa déclinaison jusqu’à l’aire de santé, au centre de santé, au village, au quartier et finalement au ménage.
C’est pourquoi Bulu et Akula doivent aujourd’hui bénéficier d’une attention maximale : prévention et contrôle des infections, eau, hygiène et assainissement, protection des personnels de santé, recherche active des cas, suivi des contacts et engagement communautaire. Les communautés ne doivent pas être considérées comme de simples bénéficiaires de la riposte : elles en constituent le premier maillon. Un relais communautaire qui donne l’alerte rapidement peut parfois être aussi déterminant qu’un centre de traitement parfaitement équipé.
Après cinquante ans et dix-sept épidémies, notre pays possède une expérience que peu de nations au monde ont accumulée face à Ebola. Cette expérience doit maintenant nous permettre de transformer chaque alerte en action rapide. Nous avons plus de 8 000 raisons de ne pas baisser la garde. Tant que subsiste une chaîne active, tant qu’un contact échappe au suivi ou qu’un soignant reste exposé faute de protection suffisante, notre vigilance doit rester maximale. De Yambuku à Bulu, la leçon reste la même : la bataille contre Ebola se gagne au plus près du malade, dans la zone de santé et avec la communauté.
Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
@tropik1fos

