KINSHASA — Dans une tribune intitulée « L’Agresseur libérateur ou Libérateur agresseur. Le Deal du Rwanda et ses supplétifs de l’AFC/M23 », le professeur Louis Akilimali Kahumbugu Chiririmbo propose une lecture critique des conflits qui déchirent l’Est de la République démocratique du Congo depuis trois décennies. Son analyse part d’un paradoxe : celui de mouvements armés qui, de l’AFDL à l’AFC/M23, ont revendiqué à différentes périodes une mission de « libération », alors que leur présence est associée, selon l’auteur, à l’occupation de territoires, à l’exploitation des ressources et à de graves souffrances infligées aux populations civiles.
Pour le professeur Akilimali, comprendre la crise actuelle impose de remonter à 1996 et d’inscrire l’AFC/M23 dans une continuité historique plus large. Sa réflexion croise les dimensions historique, juridique, économique et théologique afin d’interroger le discours de libération utilisé par différents acteurs armés. L’auteur estime que la faiblesse persistante de l’État congolais, notamment dans certaines parties de l’Est, a contribué à créer un environnement dans lequel les rébellions et les interventions extérieures ont pu durablement prospérer.

Le cœur de sa thèse repose sur ce qu’il appelle le « deal du Rwanda et de ses supplétifs de l’AFC/M23 », qu’il décline en quatre dimensions. La première serait sécuritaire, autour de la question des FDLR et des préoccupations sécuritaires avancées par Kigali ; la deuxième économique, avec l’enjeu des minerais stratégiques ; la troisième politique, à travers la recherche ou la consolidation de zones d’influence ; et la quatrième psychologique, visant, selon son analyse, à construire un discours susceptible de légitimer l’action militaire et le contrôle territorial auprès des populations comme de la communauté internationale.
Cette grille de lecture place naturellement les ressources minières au centre de la réflexion. Pour l’auteur, la répétition des guerres dans une région particulièrement riche en minerais ne peut être dissociée des intérêts économiques qui entourent leur exploitation et leur commercialisation. Mais cette analyse constitue la thèse défendue par le professeur dans sa tribune : les responsabilités précises, les circuits commerciaux et les faits imputés aux différents protagonistes doivent être appréciés à partir des enquêtes, rapports internationaux et procédures judiciaires disponibles.

Au milieu de ces rivalités sécuritaires, politiques et économiques, Louis Akilimali replace surtout les populations civiles de l’Est au centre du débat. Elles supporteraient, selon lui, le double poids de l’insuffisance de l’autorité publique et des conséquences de la présence ou du contrôle exercé par les groupes armés. Déplacements, insécurité, désorganisation économique et sociale ainsi que fragilisation des institutions locales transforment alors un conflit militaire en une crise beaucoup plus profonde touchant directement la cohésion des communautés.
Le professeur ne limite cependant pas sa réflexion au diagnostic. Il préconise notamment la création d’une commission vérité-justice-réconciliation pour les Kivu, la professionnalisation des forces armées congolaises, le renforcement de la diplomatie de la RDC et une meilleure traçabilité des minerais. Il souhaite également une implication accrue des Églises et de la jeunesse dans la recherche de la paix, considérant que la sortie de crise ne pourra être exclusivement militaire et devra également restaurer la confiance entre les communautés.

La réflexion rejoint ainsi l’un des débats majeurs qui accompagnent aujourd’hui les différents processus de paix : comment répondre simultanément aux dimensions sécuritaire, régionale, économique et communautaire de la crise ? Une solution limitée au déplacement des lignes de front risquerait, dans cette perspective, de laisser intactes les conditions permettant aux conflits de renaître. La consolidation de l’État, la réforme du secteur de la sécurité, la gouvernance des ressources naturelles et la justice deviennent alors des éléments complémentaires d’une même stratégie de stabilisation.
La tribune de Louis Akilimali relève naturellement de la responsabilité de son auteur et certaines de ses qualifications, notamment celles portant sur les intentions prêtées au Rwanda et à l’AFC/M23, constituent son analyse et non des conclusions judiciaires établies. Elle apporte néanmoins une contribution au débat sur une guerre dont la durée montre les limites des réponses exclusivement militaires. Derrière la formule provocatrice de « l’agresseur libérateur ou libérateur agresseur », une interrogation demeure : comment briser un cycle dans lequel chaque nouvelle guerre prétend résoudre la précédente, tout en préparant parfois les conditions de la suivante ?
Par la Rédaction

