De l’Ituri à l’Ubangi, le virus nous rappelle qu’une épidémie ne s’arrête pas aux frontières administratives
Tribune de l’Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national, ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention
Les informations qui me parviennent font état de deux cas de maladie à virus Ebola qui auraient été confirmés au Nord-Ubangi après des analyses répétées effectuées à l’INRB, à Kinshasa. Au moment où j’écris ces lignes, j’attends, comme l’ensemble de la population, leur confirmation et leur notification officielles par les autorités sanitaires compétentes. Mais lorsqu’il s’agit d’Ebola, la prudence ne signifie jamais l’inaction. Si ces résultats sont officiellement confirmés, nous serions devant une nouvelle extension géographique de l’épidémie qui doit immédiatement déclencher une investigation épidémiologique approfondie.
Il y a à peine quelques semaines, le Sud-Ubangi enregistrait son premier cas confirmé dans la zone de santé de Bulu : un jeune homme ayant effectué un long trajet avant de décéder à Gwaka. Un deuxième cas, identifié parmi ses contacts, a ensuite été confirmé. Le Sud-Ubangi compte donc désormais deux cas documentés. Le Nord-Ubangi avait lui-même déjà été placé sous surveillance après l’immobilisation d’un bateau ayant transporté le premier malade du Sud-Ubangi. Voilà pourquoi l’apparition éventuelle de cas confirmés dans cette province ne pourrait être traitée comme un événement isolé.
La première urgence serait d’établir l’origine. D’où viennent ces malades ? S’agit-il d’une transmission liée à une chaîne déjà connue dans le Sud-Ubangi ou ailleurs ? Existe-t-il un lien avec les déplacements fluviaux ? Ou sommes-nous devant un événement distinct qui nécessiterait des investigations supplémentaires ? Avec Ebola, cette question n’est pas académique : retrouver le premier maillon permet de découvrir les personnes qui ont été exposées avant même que l’alerte ne soit donnée.
La deuxième urgence concerne la trajectoire. Où ces personnes sont-elles passées ? Dans quels villages ont-elles séjourné ? Quels centres de santé les ont reçues ? Quels marchés ont-elles fréquentés ? Ont-elles voyagé par route ou par voie fluviale ? Avec qui ? Chaque déplacement doit être reconstitué presque heure par heure. L’expérience récente de Bulu nous l’a rappelé brutalement : un malade mobile peut transporter le risque sur des centaines de kilomètres avant même que son diagnostic soit connu.
Vient ensuite la bataille décisive : les contacts. Qui a soigné, transporté, accompagné, touché ou veillé les malades ? Quels prestataires de santé ont été exposés ? Quelles familles doivent être suivies ? Toutes ces personnes doivent être identifiées rapidement, évaluées et suivies quotidiennement pendant la période recommandée. C’est ici que l’épidémie se gagne ou se perd. Un contact retrouvé à temps peut interrompre une chaîne ; un contact perdu de vue peut devenir le point de départ d’un nouveau foyer.
Notre expérience depuis l’Ituri nous enseigne une chose : Ebola ne se vainc ni par la panique ni par le silence. Il se combat par la science, la proximité communautaire et la transparence. Les autorités sanitaires doivent donc, dès confirmation officielle, renforcer immédiatement la surveillance dans les zones concernées du Nord-Ubangi, sécuriser les structures sanitaires, protéger les prestataires, intensifier la prévention et le contrôle des infections et renforcer la surveillance des axes routiers et fluviaux. Les moyens diagnostiques et thérapeutiques disponibles doivent être prépositionnés au plus près des populations.
À nos compatriotes de l’Ubangi, je demande surtout de ne céder ni à la peur ni à la stigmatisation. Ebola n’est pas une malédiction et un malade n’est pas un coupable. Une personne présentant une fièvre ou d’autres symptômes compatibles, particulièrement lorsqu’elle a été en contact avec un malade ou une personne décédée suspecte, doit rapidement alerter les services sanitaires. Se cacher, cacher un malade ou organiser clandestinement des soins et des funérailles ne protège pas une famille : cela expose toute une communauté.
Au Gouvernement, je demande une communication rapide, régulière et documentée. Si ces deux cas sont confirmés, il faut le dire. S’ils ne le sont pas, il faut également le dire. Et s’ils sont encore en cours d’investigation, la population doit le savoir. En période d’épidémie, le vide d’information est immédiatement occupé par la rumeur. La transparence ne crée pas la panique lorsqu’elle est bien organisée ; elle construit la confiance dont les équipes sanitaires ont besoin pour accéder aux familles.
La RDC possède une expérience considérable de la lutte contre Ebola. Mais cette expérience ne doit jamais nous conduire à la suffisance. L’épidémie actuelle a déjà démontré sa capacité à franchir de longues distances et à atteindre de nouvelles zones de santé. L’OMS avait déjà alerté fin septembre sur cette extension géographique : 63 zones de santé dans sept provinces étaient alors touchées, avec Bulu au Sud-Ubangi et Dungu dans le Haut-Uélé parmi les zones nouvellement affectées.
J’ai appris au ministère de la Santé qu’un système sanitaire n’est jamais plus solide que son maillon le plus faible. Voilà pourquoi tenir l’Ituri, sécuriser le Sud-Ubangi et protéger le Nord-Ubangi, c’est protéger Kinshasa et toute la République. Si les deux nouveaux cas évoqués sont confirmés, il faudra agir vite, retrouver leur origine, reconstruire leurs itinéraires et identifier tous leurs contacts. Et s’ils ne le sont pas, la vigilance devra rester la même. Avec Ebola, nous avons appris une règle que personne ne devrait oublier : la baisse des cas autorise l’espoir ; elle n’autorise jamais le relâchement.
Hon. Dr Jean-Jacques Mbungani Mbanda
Député national
Ancien Ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention

