KINSHASA — Aimé Boji Sangara a choisi la confrontation politique directe. Répondant lundi 12 octobre au récent discours de Joseph Kabila, le président de l’Assemblée nationale a renvoyé l’ancien chef de l’État à ses dix-huit années de pouvoir et défendu les réalisations enregistrées sous Félix Tshisekedi. Sur la légitimité comme sur le bilan de gouvernance, le speaker de la Chambre basse estime que les institutions actuelles n’ont aucune leçon à recevoir de l’ancien président.
Devant les députés, Aimé Boji a d’abord opposé aux critiques de Joseph Kabila plusieurs réalisations revendiquées par le pouvoir actuel : progression des réserves de change, modernisation d’infrastructures universitaires et aéroportuaires, Programme de développement local des 145 territoires, gratuité de l’enseignement primaire et avancées de la gratuité de la maternité. « Les chiffres ne mentent pas », soutient-il pour contester l’image d’un pays à l’arrêt véhiculée, selon lui, par l’ancien chef de l’État. Une comparaison éminemment politique : les réalisations citées sont documentables, mais leur impact, leur niveau d’exécution et leur comparaison avec les dix-huit années de présidence Kabila restent matière à débat.
La riposte s’est ensuite déplacée sur le terrain de la légitimité. « Les élus du peuple n’ont aucune leçon de légitimité à recevoir », a lancé Aimé Boji. Le président de l’Assemblée nationale rappelle que les institutions actuelles tirent leur mandat du suffrage et reproche à Kabila de remettre en cause leur légitimité. Il invoque également la loi du 26 juillet 2018 portant statut des anciens présidents élus et les obligations de réserve, de dignité, de patriotisme et de fidélité à l’État attachées à ce statut.
Boji place surtout sa réponse dans le contexte de la guerre dans l’Est. Il reproche à l’ancien président de ne pas avoir explicitement condamné, dans sa récente adresse, le Rwanda et les exactions attribuées à l’AFC/M23, tout en s’en prenant aux institutions et aux Wazalendo engagés aux côtés des FARDC. Le speaker va jusqu’à interroger publiquement la compatibilité entre le parcours d’un ancien chef de l’État ayant juré de préserver l’intégrité territoriale et les accusations de proximité avec la rébellion qui entourent aujourd’hui Joseph Kabila. Ces accusations demeurent politiquement et judiciairement sensibles et doivent être distinguées des faits définitivement établis.
Cette offensive du président de l’Assemblée nationale ouvre cependant un débat plus large que le duel Tshisekedi-Kabila. Comparer deux gouvernances séparées par des contextes économiques, sécuritaires et budgétaires différents exige davantage qu’une juxtaposition de réalisations. La gratuité de l’enseignement, la couverture santé maternelle, les infrastructures ou les réserves de change peuvent servir d’indicateurs, mais l’évaluation devra aussi porter sur leur efficacité, leur soutenabilité, l’accès réel des populations aux services publics, la pauvreté, l’emploi, la sécurité et la qualité des institutions. C’est sur ces résultats que le bilan revendiqué par le pouvoir peut être objectivement confronté à celui des années Kabila.
En ramenant Joseph Kabila à ses dix-huit années à la tête du pays, Aimé Boji transforme donc la controverse actuelle en bataille des bilans. L’ancien président attaque la gouvernance et la légitimité du système actuel ; le président de l’Assemblée nationale lui répond par les réalisations revendiquées depuis 2019 et par la légitimité des institutions issues des urnes. Entre les deux récits, le débat politique congolais entre dans une séquence où chaque camp cherchera désormais à imposer sa lecture de l’histoire récente. Mais au-delà des discours, une question demeure : qu’est-ce qui, concrètement, a changé dans la vie du Congolais ? C’est probablement sur ce terrain que la comparaison entre les deux époques sera la plus difficile à esquiver.
Par Thierry Bwongo

