KINSHASA — En mars dernier, Joseph Kabila lançait un avertissement particulièrement grave : plutôt que de « balkanisation », l’ancien président disait craindre une « soudanisation » de la République démocratique du Congo, estimant que certains ingrédients ayant conduit à l’implosion du Soudan étaient en train de se mettre en place. Sept mois plus tard, le même Joseph Kabila prend, depuis Goma, la direction du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement politico-militaire qui succède à l’AFC/M23 et conserve dans son état-major les principaux dirigeants de la rébellion. Le rapprochement entre ces deux séquences impose désormais une question dérangeante : Kabila est-il simplement en train de combattre le pouvoir de Félix Tshisekedi ou risque-t-il, par sa nouvelle stratégie, de contribuer lui-même au processus de fragmentation qu’il annonçait ?
Lorsqu’il évoquait la « soudanisation », Joseph Kabila ne parlait pas nécessairement d’une proclamation immédiate d’indépendance d’une partie du territoire. L’image était plus profonde : celle d’un État dont l’autorité centrale s’affaiblit face à des forces armées concurrentes contrôlant durablement des espaces, des populations et des ressources jusqu’à faire émerger plusieurs centres de pouvoir. Or, c’est précisément sur ce terrain que la situation dans les Kivu devient préoccupante. L’AFC/M23 ne s’est pas limitée à conquérir militairement Goma, Bukavu et d’autres territoires. Elle y a progressivement installé une administration parallèle et développé des structures politiques appelées à durer. Le Groupe d’experts de l’ONU allait jusqu’à identifier, parmi les scénarios envisagés par le mouvement, l’établissement d’une région autonome dans l’Est comme alternative à la conquête du pouvoir central.
La création du FRN donne désormais une dimension supplémentaire à cette construction. Joseph Kabila en prend la direction politique tandis que Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga demeurent au sommet du nouveau dispositif, Makenga conservant notamment un rôle militaire central. Le scénario d’un Makenga brutalement écarté ne résiste donc pas, pour l’instant, aux faits. Mais une autre transformation est beaucoup plus importante : une rébellion essentiellement enracinée dans l’Est acquiert désormais à sa tête un ancien président de la République qui revendique une ambition nationale. Le FRN peut dès lors être compris comme une tentative de dépasser les limites politiques de l’AFC/M23 et de présenter la confrontation non plus seulement comme une guerre territoriale dans les Kivu, mais comme une lutte pour le pouvoir à Kinshasa.
C’est pourtant là qu’apparaît une contradiction stratégique majeure. Les experts des Nations unies avaient déjà relevé des divergences au sein de l’AFC/M23 : Kabila et Corneille Nangaa étaient associés à une ambition de conquête du pouvoir central, alors qu’une partie des responsables historiques du M23 se montrait réticente à engager une guerre loin du Nord et du Sud-Kivu. Si une marche sur Kinshasa devait s’avérer militairement trop coûteuse ou politiquement impossible, que deviendrait alors le territoire déjà contrôlé ? C’est ici que l’avertissement de Kabila sur la « soudanisation » prend une résonance presque paradoxale. Un mouvement armé installé durablement sur une partie du territoire, doté d’un commandement militaire, d’une direction politique, d’une administration, de ressources économiques et d’une capacité de négociation internationale correspond précisément à plusieurs des mécanismes capables de fabriquer, avec le temps, un État fragmenté de fait.
Cela ne signifie pas qu’un plan de sécession du « Grand-Kivu » soit aujourd’hui démontré. Aucune preuve crédible n’établit qu’une proclamation d’indépendance serait décidée ou imminente. L’autonomie, le fédéralisme, la partition de fait et l’indépendance constituent des scénarios différents. Il serait également imprudent de transformer en renseignement établi les déclarations attribuées à un mystérieux « diplomate israélien » dont ni l’identité ni les propos ne peuvent être vérifiés. Mais l’absence de preuve d’un projet indépendantiste ne doit pas conduire à minimiser le phénomène déjà observable : l’existence d’un pouvoir politico-militaire concurrent dans une partie de l’Est et la possibilité, explicitement relevée par les experts de l’ONU, d’une autonomisation territoriale.
C’est donc peut-être la propre formule de Joseph Kabila qui fournit aujourd’hui la grille de lecture la plus sévère de son choix politique. En mars, l’ancien président avertissait que les ingrédients d’une « soudanisation » étaient en place. En octobre, il prend la tête d’un mouvement politico-militaire implanté sur un territoire échappant à l’autorité effective de Kinshasa. Rien ne permet encore d’affirmer qu’il cherche à partitionner la RDC ; son discours revendique au contraire une ambition nationale et une « refondation » du pays. Mais une question devient impossible à évacuer : si le FRN échoue à conquérir Kinshasa mais réussit à consolider durablement son pouvoir dans les Kivu, Joseph Kabila n’aura-t-il pas contribué, quelles que soient ses intentions initiales, à matérialiser précisément la « soudanisation » contre laquelle il mettait lui-même les Congolais en garde ?
Par Thierry Bwongo

