Kinshasa — Quelque chose change dans le paysage de la capitale congolaise. De l’aéroport international de N’Djili à Limete, de Matete à Bandalungwa, de Kalamu à Kasa-Vubu, jusqu’à Ngaliema et certains quartiers de Binza, des emprises publiques longtemps occupées par des marchés pirates, terrasses anarchiques et dépôts d’immondices sont progressivement dégagées. L’action de la Task Force mise en place par la Présidence de la République, avec l’intervention du Service national sur le terrain, commence à produire des résultats suffisamment visibles pour faire renaître l’expression nostalgique de « Kinshasa la belle ».
Les exemples se multiplient. Aux abords du Marché de la Liberté, l’espace public a été dégagé ; près de l’hôpital Dikembe Mutombo, le démantèlement d’occupations anarchiques a rendu davantage d’espace à la circulation. Sous le saut-de-mouton de Debonhomme, les installations qui encombraient les lieux ont été retirées. Sur l’avenue Kasa-Vubu à Bandalungwa, la disparition de plusieurs terrasses a produit un autre bénéfice, moins spectaculaire mais directement ressenti par les riverains : la réduction du tapage nocturne. À Kalamu, notamment vers Yolo et Kimbangu, comme sur certains axes de Ngaliema et de Binza, la même dynamique est perceptible. À Kasa-Vubu, certains commerçants commencent même à libérer ou réorganiser leurs devantures avant le passage des équipes du Service national.

Mais c’est précisément maintenant que commence la partie la plus difficile. Nettoyer une ville est une opération ; la maintenir propre relève d’un système de gouvernance. Sur plusieurs axes déjà assainis, certaines occupations réapparaissent dès que les équipes quittent les lieux. Des terrasses ressortent en fin d’après-midi, tandis que des marchés spontanés se reconstituent parfois très tôt le matin avant l’arrivée des équipes de contrôle. Cette capacité des anciennes pratiques à reprendre possession de l’espace public montre les limites d’une politique qui reposerait essentiellement sur des opérations ponctuelles.
Le Service national ne peut évidemment pas devenir le gardien permanent de chaque trottoir, carrefour ou emprise publique de Kinshasa. Son intervention peut créer le choc nécessaire et restaurer l’autorité de l’État, mais la pérennisation des acquis relève d’abord des institutions ordinaires de la ville : Hôtel de ville, bourgmestres, services communaux, police, services d’assainissement et responsables des marchés. Une commune dont les espaces dégagés sont systématiquement réoccupés devrait pouvoir en répondre. Sans cette chaîne permanente de responsabilité, chaque opération risque de devenir un éternel recommencement.

Cette reprise en main doit cependant s’accompagner d’une organisation sociale et économique. Derrière un marché pirate ou une terrasse anarchique se trouvent souvent des personnes dont l’activité constitue la principale source de revenus. Restaurer l’espace public ne signifie donc pas seulement chasser les occupations irrégulières : il faut aussi identifier des espaces commerciaux appropriés, organiser les marchés, améliorer la collecte des déchets et offrir des solutions réalistes lorsque cela est possible. Une ville ordonnée durablement se construit autant par la réglementation que par l’aménagement.
Reste enfin le chantier le plus complexe : celui des comportements. Les pouvoirs publics peuvent enlever les immondices, démolir une installation irrégulière ou dégager une chaussée ; ils ne pourront placer un agent derrière chaque Kinois. Jeter ses déchets dans un endroit approprié, respecter un trottoir, ne pas transformer une emprise routière en commerce ou limiter les nuisances sonores doivent progressivement devenir des normes collectives. C’est à cette condition que l’assainissement cessera d’être perçu comme une campagne imposée par l’autorité pour devenir une véritable culture urbaine.

La transformation actuellement perceptible constitue donc une opportunité. Elle montre qu’il est possible de modifier rapidement l’apparence de Kinshasa lorsque l’État mobilise des moyens et impose une discipline. Mais son véritable succès ne se mesurera pas à la photographie d’une avenue fraîchement dégagée. Il faudra revenir dans six mois, puis dans un an, et constater que les trottoirs sont toujours libres, que les marchés pirates n’ont pas repoussé, que les déchets sont collectés et que les communes ont pris le relais.
Car la question n’est finalement plus de savoir si Kinshasa peut redevenir belle. Les opérations en cours montrent qu’elle le peut. La véritable question est de savoir combien de temps elle le restera. Si la Task Force réussit à transmettre le relais aux autorités locales et si les habitants s’approprient cette nouvelle discipline urbaine, « Kinshasa la belle » pourra redevenir autre chose qu’un souvenir. Dans le cas contraire, il suffira que la pression retombe pour que « Kinshasa la poubelle » reprenne progressivement ses droits.
Par Zéphyr Kaninda Mukanya

